18 février 2012

 

 12_RCA_AUBOIN_INSIGNE_TIMBRE            12ème REGIMENT DE CHASSEURS D'AFRIQUE

                                                                           

ALGERIE  1958-1959 

 

                                           RECIT  DE  GUERRE

 

 

J O U R N A L

 

 du Capitaine (e.r.) Jean Edmond Hyacinthe WATTENNE né le 10 décembre 1928 à Tunis.       12_RCA_WATTENNE_3_Portrait_M_sila_1958_59

 

Ancien Enfant de Troupe de l’Ecole Militaire Préparatoire d’ Hammam-Righa (Dépt d’Alger) de 1942 à 1946, surnommé « BAROUD » dans ses 13 ans par ses camarades et supérieurs. C’est sous ce pseudonyme qu’il apparait dans les 16 registres qu’il a tenus depuis cette époque. Cahiers qui retracent une vie de soldat dans son environnement immédiat, en s’étendant éventuellement, sur des faits et évènements dignent d’y être relatés...BAROUD manie mieux le sabre que l'écriture !

 REGISTRES_BAROUD_copie

 

Pour ceux qui l'ont connu et puissent s'y retrouver il fut :

Elève S/Officier au 2ème de Hussards à Orléans de 1946 à 1947.

Maréchal des Logis au 2ème de Chasseurs d' Afrique à Mascara de 1947 à 1948.

M.d.l. et M.d.l.Chef au 8ème de Spahis Algériens à Tlemcen-Tonkin-Annam de 1948 à 1951.

M.d.l.Chef et Adjudant au 12ème de Chasseurs d'Afrique à Meknès de 1952 à 1958 et M'Sila 1958/59.

Adjudant et Adjudant-Chef au Camp du Lido-Ecole de l'A.B.C. d' Algérie de 1959 à 1961

Adjudant-Chef au 501èmeChars de Combat « Patton » Rambouillet-Kaiserslautern de 1961 à 1963.

Elève Officier d'Active à l' E.A.A.B.C. de Saumur 1963 à 1964.

Sous-Lieutenant et Lieutenant au 9ème de Hussards Camp de Sourdun-Provins de 1964 à 1970.

Lieutenant et Capitaine au 4ème de Hussards à Besançon de 1970 à 1973. Instructeur dans les Réserves.

 

Les pages qui vont suivre sont tirées de ses 14° et 15° cahiers et sur le 12ème R.C.A. en 1958 et 1959.

 

 *

1 / DE MEKNES A ALGER PAR LE S/S « SAINTE-HELENE » DU 20 AU 23 AVRIL 1958.

 

Le Lieutenant-Colonel HUOT a désigné le Capitaine LORRAIN ainsi que l’Adjudant WATTENNE comme élément précurseur du 12ème Chasseurs d’Afrique devant quitter pour l'Algérie son cher Maroc devenu Indépendant. Le Capitaine partira par avion…rendez-vous à Alger.

Pour Baroud le départ est fixé au Vendredi 18 Avril. Il doit embarquer le 20 à Casablanca sur  le S/S « SAINTE-HELENE » avec le Chasseur PIRAS de l'E.C.S. conducteur d’une Jeep radio 508 qui sera indispensable pour l'exécution de la mission.

A Meknès le départ de son Régiment de Cavalerie est un évènement. L’ancien de la 2ème D.B. de LECLERC quitte cette garnison après 10 années de présence. Le 64ème d’Artillerie d’Afrique fait de même ainsi que tous les Services.

Contrairement à la Marine… « Les femmes et les enfants d’abord », c’est l’inverse qui va se produire…et les familles resteront en arrière garde mais elles ne risquent rien, les Forces Armées Royales et le Maghzen les protègent. Grâce à l’action efficace de l’ Adjudant-Chef CLERGEAUD resté sur place, peu à peu les familles pourront obtenir tous les moyens leur permettant de rejoindre un nouveau point de chute.

Ainsi c’est l’esprit tranquille que Baroud quitte les siens logés dans l’ immeuble Gouraud, construction moderne récente où réside également, en famille, l’Adjudant-Chef CLERGEAUD. La Jeep qui a tous ses équipements et paquetages, plus des vivres en rations...pour 8 jours, a un bon conducteur, PIRAS, ce petit Pyrénéen qui est conscient de ses responsabilités. Il sera, des Chasseurs du 12ème R.C.A., le premier à toucher la terre algérienne et il le rappellera à l'occasion !

En route, tout en ne se lassant pas d’admirer la beauté du paysage marocain, son chef, qui la connaît, du moins dans ses deux départements ouest, raconte l’Algérie à son conducteur.

Sans le montrer ouvertement, ce dernier à une certaine appréhension et tient déjà sa carabine M1 en état de fonction immédiate…et il a 150 cartouches. Baroud, qui a son Colt 45 avec 50 munitions, le rassure, l’empêche d’approvisionner et lui dit que pour l’année qui lui reste à accomplir, il n’aura certainement pas l’occasion de tirer sur un fellegh !

Puis, il le questionne sur sa famille, les parents sont métayers et entre autre bétail élèvent des chevaux dans leur montagne. Ces jeunes appelés qui, après leurs classes, et bien pris en main avec souplesse, fermeté dans les missions, et surtout ayant la considération de leur hiérarchie, sont de bons soldats et les anciens, d'instinct, instruisent les plus jeunes.

Le 12ème Chasseurs d’Afrique est remarquable par son encadrement, par la discipline bien acceptée, sa jeunesse, la qualité de ses matériels bien entretenus…les missions accomplies au mieux et avec enthousiasme. Un régiment au souvenir impérissable pour ceux qui y auront servi et ces pages rappellent l'honneur qui leur a été fait de porter la tenue militaire, comme la reconnaissance que leur devra la Patrie pour les services rendus.

« J’ai fait mon service » au 12ème Chasseurs d’Afrique ! dira plus tard PIRAS avec fierté en ressortant son insigne…sans  toujours comprendre sa devise « Audace n’est pas déraison » !

PIRAS conduit en évitant les nombreux piétons, bourricots, attelages divers qui encombrent la route, partant pour l'aventure, il est déjà, comme des centaines d’autres, digne de cette devise.

Khemisset, Port-Lyautey, Rabat et on laisse Fédala à main droite avant d’arriver à Casablanca …« La Blanche...comme Alger ».

La base de transit est vite trouvée, on y est avec 2 heures d’avance. Tout est porté sur l’ordre de mission et note de service. Qu’importe, un repas sur le pouce dans la jeep en l’attendant l’ouverture des bureaux. On s’occupe alors du petit détachement. La feuille de route est déjà établie : Embarquement dimanche 20 avril à 17h précises sur le Sainte-Hélène qui aura déchargé à Safi une cargaison en provenance de métropole. Jusque là « campos ». Baroud a accepté une méchante chambre à la Base alors qu’il pouvait être mieux logé à Médiouna, là où en 1952, il a passé le C.I.A. avec une dizaine de Sous-officiers du 12ème…Tous reçus, et c'est le Colonel de FÜRTZ qui en fut le plus fier ! (On dit Colonel en parlant du Chef de Corps).

A PIRAS, on lui affecte un lit dans une chambre occupée aux trois quarts...par des Tirailleurs Sénégalais en attente de navire pour le sud..La tête de notre Chasseur !                                                                            

Cette chambre est bruyante et sent…l’odeur normale des Africains toutes ethnies confondues.

C’est la première fois que PIRAS en voit d’aussi près et certains, peu rassurants, ont sur le visage des cicatrices tribales ! En plus le  Pyrénéen devra plonger sa gamelle dans la tambouille collective durant 48 H. Décidément ce voyage dont il se faisait une joie, débute mal !

Baroud lui dit qu’il serait à l’image de ces braves Sénégalais si, au 12ème, on portait la chéchia rouge aux trois liserés noirs des Chasseurs d’Afrique. Seule la « hezam », ceinture de laine rouge de 4 mX0,40m à liteaux bleus horizontaux et verticaux, unique pour les Chasseurs d’Afrique, est toujours utilisée en tenue de prises d’Armes...et  aussi pour se protéger le ventre éventuellement.

Baroud a son idée depuis peu. Nous sommes le 18 et le départ est fixé au 20.

- Venez PIRAS, allons reprendre la Jeep (sous la garde du poste) et vous allez vous installer, seul, dans ma chambre.

- Mon Lieutenant, où allez-vous dormir ?

- Chez moi, avec ma femme bien sûr ! En plus de conducteur, vous êtes à présent mon Ordonnance. C’est ce que vous direz si on vous le demande. Nous allons déposer votre carabine au magasin d’armes…conservez bien le reçu de dépôt.

Une image le hante toujours quand il était, à 13-14 ans et avec ses camarades de passage au D.M.I. d'Oran (lors des vacances pour y passer une nuit), l'énorme pancarte…"ATTENTION AUX VOLEURS !"

C'est en gare de Bel-Abbès qu'il se fera voler sa valise ! Pour rouler un Enfant de Troupe " il faut se lever de bonne heure !"...depuis, plus de confiance en dehors de son régiment.

La chambre barreaudée est en rez-de-chaussée…donnant sur ce qui ressemble à une pelouse. La VLTT y est accolée et avec la grande chaîne emportée avec un solide cadenas, elle sera arrimée aux barreaux. La nourrice de secours est vidée dans le réservoir puis entreposée dans un coin de la chambre avec tout le matériel et vivres pouvant être volés ou détériorés. L’Adjudant de compagnie a bien dit que dans cette enceinte pour S/officiers de tous grades, il n’y a jamais de problèmes. De nombreux véhicules…dont des civils, stationnent à proximité, alors un de plus, vide !…même la roue de secours sera retirée avant la nuit…ainsi que la tête du Delco ! Il fait déjà chaud et la fenêtre sera entre baillée. C’est ainsi…en pinaillant…entrant dans le détail, que Baroud aura toujours fait son devoir de chef et éviter bien des ennuis à ses hommes comme à lui-même.

- Vous pourrez prendre vos repas au réfectoire…voici les bons …et taper dans nos rations…il y a du rab. Je vous signe deux permissions, vous pourrez aller visiter Casa…aller au cinéma l'après midi, mais ici à 22h…et pas de bêtises, attention aux mauvaises rencontres…en cas de problème voyez "le concierge" de cet "Hôtel".

Aussitôt Baroud regrette cette dernière phrase car il a déjà jugé ce petit gabarit. C'est un débrouillard, très sérieux, ouvert, franc, qui ne demande qu'à se dévouer…il ne fume pas, boit peu, le genre de garçon qui se donne à un chef et le suit sans arrières pensées…et surtout fier de cette marque de confiance et ses responsabilités. Baroud lui écrit aussi le n° de téléphone d'Ali, le gardien de l'immeuble Gouraud, puis signe le carnet de bord pour cette mission.

PIRAS emmène son Adjudant à la gare qui est bien "fléchée" et se repère pour le retour.

- Je prendrai un petit taxi pour revenir dimanche en fin de matinée. A 10h vous commencerez à rééquiper la Jeep…Départ pour le port militaire à 14h.

Tout se passe bien…les trains sont pratiquement à l'heure et il y en a toutes les deux heures sur la voie unique électrifiée. Une pensée pour l'accident, sur cette même voie, qui a coûté en juin 1945 la mort de 228 militaires rentrant de la guerre...du fait d'un petit berger électrocuté en dénichant des oiseaux. C'était à Ouarzigha. Baroud était alors en permission à Fez (son père servant au 1er R.E.C.)

Sur le quai, la Jeep numérotée à la craie est placée par un gros Adjudant-chef auprès d'autres véhicules qui seront arrimés sur le pont.

Ce bateau, Liberty-Ship raccourci, est un tout vieux, tout rouillé. Il a été construit en un temps record et à faible coût de production. Près de 3000 de ces cargos de construction modulaire ont sillonnés les mers et océans. La France en avait eu 75 après guerre, souvent loués à des armateurs. Certains ne sont que des Sister-ships. A noter que si le bateau français est au masculin...l'anglo-saxon est féminin. D'un équipage d'environ 50 marins, ces vieux cargos sont surtout utilisés au cabotage...ou au transport de ciment, moutons... soldats et leurs véhicules.                                                                                     

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Il y a même des chevaux qui sont embarqués. Baroud a hâte de le faire aussi, mais sa Jeep est la dernière "à monter à bord". PIRAS est avec elle. Son Adjudant, qui fait les cent pas en fumant une "Camel", est subitement abordé par un jeune Marocain jusque là mêlé aux dockers afin d'éviter d'être évacué "manu militari" par les chaouchs de l'endroit.

-"Ti va fi l'Algérie, chef, si tu veux j'ti bropose oune affaire !"

Le petit peut avoir une douzaine d'années, l'âge de toutes les audaces. Il est un de ceux qui font de petits commerces plus ou moins licites autour des allées et venues dans les ports, surtout encombrés comme celui de Casablanca. Sur les quais militaires, ils sont même là, esquivant la zarouetta (trique) des gardiens…ou les soudoyant d'une poignée de dollars, car ils en ont plein les poches.

Ces gosses baragouinent plusieurs langues…et savent tout dans cet environnement.

Baroud lui dit qu'il "va en France" (la vérité) et lui demande d'aller voir si sa sœur n'est pas en train de marcher de travers. La charia veut qu'après le père ce sont les fils, dès leur septième année, qui sont en charge de surveillance des filles (non mariées) de la famille.

Le gamin ne se démonte pas et dit qu'il a 6 sœurs et qu'il ne peut les surveiller toutes…que si la Jeep du chef monte sur ce bateau, lui, montera donc avec…et ce bâbord va en Algérie…il le sait !

-"Voilà…tu me donnes 500 francs marocains et je te donne 1000 francs algériens..Ak'rbî il n'y a pas de triche "….et il sort de dessous sa chemise une liasse de billets algériens qui semblent être vrais après vérification par Baroud, surtout par transparence, et puis il a du temps à perdre….

Il lui revient à l'esprit une discussion qu'il a eu dans le train avec un Officier Marinier rejoignant son bord. Ce dernier lui a appris qu'au Maroc l'argent algérien est peu prisé et ne vaut rien que la moitié de la valeur du franc marocain encore utilisé en attendant le dirham. D' ailleurs les nombreux "bataillons" de l'A.L.N. et les gens du F.L.N., à l' abri derrière la frontière, se plaignaient qu'avec "leurs sous"…récoltés en Métropole, en francs, puis passés en Suisse par de jolies Françaises "porte-valises" de la rébellion, transformés en francs algériens, n' ont presque plus de valeur hors Algérie. Même sur les navires, le commerce se faisait en dollars, voire francs/français, rarement en livres, à part les égyptiennes.

C'est un peu comme au retour d' Indo, parti avec une valeur de 100 000 francs (Piastres et dollars compris) de la solde plus prime , avec le change d'escale en escale, sur les conseils d' un vieil Adjt Chef de la Colo, Baroud est arrivé à Marseille avec encore ses 100 000 francs après avoir fait de nombreuses dépenses lors de ce rapatriement en fin de campagne.

 - Si je te donne 50 000 francs marocains (Khemsin alâf), tu me donnes 100 000 algériens ?

- D' accord, tu me laisses le temps d'aller le chercher…le bateau ne part pas encore.

-"Ash'tenà"… L'Adjudant va voir PIRAS et lui explique l'affaire…combien a-t-il ? Le prêt plus la prime, plus un mandat ...10 000 francs et son accord. Il revient vers le gamin resté à distance et lui dit:"60 000…ramène 120 000"

-"Pas de problème je reviens tout'suit avic l' argent" et il file sur ses pieds nus.

Entre temps Baroud va au pied de la passerelle où un marin assiste à l'embarquement de soldats divers. Il lui demande quel argent est accepté à bord en cas d' achats." De tout sauf de l'algérien !"

Après les chevaux, des camions amènent des soldats de différentes unités...palabres..contrôles d'appel...tout ce temps perdu, alors que la jeep est hissée à bord, permet au jeune "homme d'affaires" marocain de revenir avec la somme convenue. PIRAS regarde sa liasse de 20000 francs inconnus. Il mettra du temps à comprendre qu'il n'aura pas été roulé. Arrivé à Alger, lui qui ne fume pas, il ira acheter près du quai un paquet de "Bastos" et le journal avec un gros billet...et on lui rendra la monnaie. Tout heureux, il viendra offrir ce tabac à son Adjudant...PIRAS n'a certainement jamais lu la Bible !


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 Bien sûr, l'Algérie c'est la France et la parité est identique…les voyages ont parfois du bon.

C'est étonnant ce que ce petit navire a pu embarquer comme matériels de toutes sortes en plus des hommes…véhicules et chevaux…il y a même une soute emplie à ras bord de caisses d'obus. Notre Chasseur, sur le pont, s'est fait un copain, le conducteur d'une ambulance voisine aussi il va établir ses pénates dans celle-ci, confortable pour deux. Il sera ainsi près de son VTT arrimé et bâché. Baroud, lui, est logé comme un prince dans une petite cabine pour deux. Pas de hublot donnant sur la mer, qu'importe. L'autre occupant est un Adjudant-chef de la "biffe", natif du Maroc où il a, femme et enfants. Muté en Algérie (seul), il se plaint sans cesse et pourtant il "a fait l'Indo". Il voulait aller en France avec les siens. Aussi avec un tel pessimiste et pleurnichard, qui n'a jamais de quoi décapsuler une bière, Baroud aura vite fait de l'ignorer et se plongera dans un des livres emportés. Peu, car sa cantine suivra avec le Régiment.

Les repas sont pris dans une carrée pour une trentaine de Sous-officiers. Il y a surtout des isolés sur cette antiquité mais énormément de matériel…rapatrié sur l'Algérie. Celui que l'on ne laisse pas aux Marocains et qui sera utile "là bas".

Il est des rares à avoir toujours son colt avec lui, et dans cet étui US en cuir de buffle qu'il a depuis Mascara…quand GODARD son Capitaine du 1/2ème R.C.A. avait décidé de liquider le rab tout neuf de la campagne de France…même les 2 canons de 57 piqués aux G.I. et le Mercédès qui faisait les poubelles, un peu avant que le régiment, remplacé par la Légion, ne s'installe à Tlemcen.

Piras ira avec sa carte à perforations percevoir directement ses repas à la cuisine, alternativement avec "son pote", l'un restant en garde des véhicules, armes etc...Où alors ils "tambouilleront" sur place…en plus des deux couchettes la sanitaire a une table rabat...table.

De nuit un service de garde désigné par le Commandant d'Armes veille aux véhicules. Baroud va souvent voir si tout va bien et si PIRAS tient bien la mer "qui tape" fort lors du passage de Gibraltar. Ce passage du détroit se fait de nuit. Alors que les feux de Tanger font une auréole à tribord et que le phare de Malabata lance ses éclats, il est plus de minuit quand Baroud allume sa dernière cigarette de la journée. Il a quand même conservé un peu d'argent marocain qui lui permet, dans le réduit-foyer du bord, d'acheter son tabac et quelques bières. Avec ses séquelles d'amibiase et autres…malaria…typhus des broussailles, souvenirs d'Indochine devenue Viêtnam, il ne peut faire de grands écarts et s'est passé du cassoulet de midi…jeûner ne le gène pas…Longtemps il restera toujours aussi maigre. Il discute avec PIRAS qui, lui, ne fait pas peine à voir et comme tous les jeunes militaires attend patiemment…la soupe…le courrier…la sieste, surtout "La quille" du nom de ce rafiot qui rapatriait jadis des forçats de Guyane. La nuit redevient douce en cette saison mais il semblerait que ce bateau se traîne…recule même…son unique hélice est insuffisante. 

Le lendemain matin, la mer est aussi forte quand vers 10H un marin vient chercher Baroud.

-"Monsieur" Wattenne ? (lit un papier)… on vous demande à la passerelle…je vous conduis.

Un officier de "la Marchande", pas rasé, à la casquette crasseuse est en grande discussion avec un petit Commandant rondouillard, portant l'insigne breveté para (on plaint le parachute!) qui fait des grands gestes. Saluant, notre Adjudant se présente à celui qui s'annonce Commandant d'Armes à bord.

- D'après mes fiches d'embarquement vous êtes le seul cavalier dans ce bateau. Les chevaux, en bas font le cirque, certains sont détachés et se battent. Les deux palefreniers sont débordés et le responsable est introuvable. Aucun des marins du bord ne peut prêter la main cela leur est interdit. Voyez ce que vous pouvez faire…le marin vous montre le chemin…Merci.

Que dire ? Qu'il connaît mieux les moteurs à essence qu'à crottin ? Mais il reste silencieux, pense à son père Cavalier depuis ses dix ans et des chevauchées faites avec lui dans l'Atlas…sa garde à cheval au 8ème de Tlemcen…

- A vos ordres mon Commandant…en saluant. En bas il dit au marin de l'attendre et va chercher PIRAS heureux de cette distraction après avoir été mis au courant. Les chevaux ? Il en a quelques uns dans sa ferme et dit qu'il sait séparer des chevaux qui se battent. Il demande combien il y en a et dit : "Rien que ça !                                                                                                                                    
                                                                                                                                                          

Dans la cale moyennement éclairée, transformée en écurie bien chauffée par quelques trente barbes, dans une odeur qui n'est pas désagréable… c'est le cirque !

Quelques marins perchés dans des hauts s'agitent. Que font-ils là ?... Inutiles et ils ont peur.

Les deux palefreniers aux tenues débraillées sont débordés, énervés. Ils sont trop âgés pour être des appelés… à 25 ans, on est déjà vieux dans les unités combattantes et à 30 …si on n'est pas mort au combat…on est un Jean-Foutre disait-on au Chamborant-Houzards d'Orléans…

Baroud a encore le temps, il n'aura que trente ans en fin d'année ! A moins que…MEKTOUB !...Et puis,  il pensera surtout à sa petite famille et  calculera les risques comme en cet instant.

Il repousse les deux anciens qui jurent comme… des charretiers, énervant encore plus les chevaux qui renâclent. Deux, détachés, tournent en rond, se battant et se faisant botter par les autres. Pas facile d'aligner ces trente bêtes sur deux rangées…et puis ces chevaux d'Afrique prennent le bateau pour la première fois. Le train leur convenait mieux et ils sentaient la terre proche.

Baroud demande aux marins de "dégager", surtout ceux du dessus perchés sur un genre de ponceau. Les animaux n'ont pas d'œillères et voient très bien au dessus d'eux.

Baroud est naturellement  en tenue d'hiver et son képi bleu ciel doit interpeller ces gardes-écuries qui s'approchent.

- Nous n'avons pu rien faire mon Adjudant… dit l'un d'eux en bourgeron et pas rasé de trois jours.

-Vous auriez dû, au moins, éteindre la lumière, au moins l'atténuer !

L'éclairage est alors éteint, seules deux veilleuses restent allumées aux extrémités. Baroud réclame le silence et parle doucement avec Piras. Mais les chevaux libres tournent et se battent toujours, surtout un bai brun à tête de mulet qui semble vouloir jouer au Caïd. Comment passer ? Dans un angle des bottes de paille…des sacs d'orge, des musettes mangeoires et des seaux d'abreuvage. Les deux "valets d'écurie" (c'est un sale boulot qu'ils ont là), se sont fait des couchettes entre des bottes…Ils y ont leurs paquetages et de quoi tenir un siège…des boîtes de rations…des boules de pain…et un casier de bouteilles de vin.

Pas étonnant que ce soit le cirque ! Ces gens ont appliqué ce principe peu connu dans l'Armée : "La force d'inertie, étant avec le vin rouge et la verdeur du langage, la force principale des armées, il importe de ne rien faire…cependant il importe de le faire de bonne heure." 

Tout problème a deux solutions…la bonne et la mauvaise. Ces gens ont pris cette dernière et on en voit le résultat. Tandis que Piras "parle" aux chevaux les plus proches notre Adjudant demande quel est l'Officier ou le Sous-officier responsable de cette "cavalerie".

-  Il n'y a que notre Sergent-Chef. Il n'est pas encore arrivé pour la distribution.

- Quoi ? Ces chevaux n'ont pas été nourris et soignés depuis hier soir et il est plus de 10 heures !

Baroud fait traîner des bottes de paille pour commencer une séparation entre deux rangées de bêtes qui sont culs à culs, à distances quand même. Par ce passage PIRAS s'avance vers les deux en liberté, l'Adjudant suit, ayant pris une brassée de foin qu'il donne aux plus proches, à la main et ces chevaux sont subitement intéressés par lui. Ils se calment en tendant l'encolure.

Piras s'approche lentement d'un des chevaux en liberté et arrive, tout en lui parlant, à le prendre par la sous-gorge et la crinière. On voit que ce garçon s'y connait en hippologie… apprise sur le tas. Il fait en sorte de coller au poitrail afin d'éviter de recevoir un coup de fer par les autres à l'attache.

"Son" cheval porte une blessure au canon d'un antérieur, mais sa jambe à l'air d'aller. Avec le palefrenier le plus dégourdi, l'animal est remis à sa place, la longe bien fixée.

Le "tête de mulet" n'ayant plus d'adversaire, intéressé par ses copains mâchonnant du foin, décide alors de reprendre sa place et attend sagement.

Baroud fait remettre l'éclairage et dit aux deux amateurs de " Mascara 13° "de commencer la distribution…C'est alors au tour de ces gens de renâcler…

- Que va dire notre chef…nous ne devons recevoir d'ordres que de lui !

A cet instant, arrive ce chef…certainement alerté par la rumeur publique…

- Qu'est-ce que vous foutez tous ici ?

(Tous) …sont les deux du 12ème R.C.A. et quelques marins curieux qui tendent le cou. 

            

Baroud regarde ce qui ressemble à un mauvais Sous-officier…les cheveux dépassant un calot noir à fesses rouges…pas rasé, il ne porte ni écusson de corps…ni insigne…Peut être un des Haras.

Il n'a pas salué et Baroud sent en lui monter une "rabia" que souvent il ne peut freiner. Mais devant les hommes il se doit de ne pas l'humilier. Cela est visible, ce Chef a une bonne "gueule de bois"…et en plus il l'a de travers…comme ses galons qui pendent attachés par une épingle à nourrice…..On peut le noter :

 " A l'air con…mais trompe son monde…est encore plus con qu'il en a l'air ! "

Baroud dit à Piras qu'il peut remonter…c'est l'heure de la soupe. Il le félicitera plus tard.

Tandis que les palefreniers commencent à s'occuper des chevaux, l'Adjudant s'adresse au Chef.

- On m'a ordonné de venir remettre de l'ordre ici…puisque vous étiez introuvable. C'est fait.Pour les 48 heures qui restent à courir, soyez responsable et que l'on n'entende plus parler de vous.Vous savez, hommes ou chevaux, dans le cas d'un transport comme celui-ci où les uns et les autres sont dépaysés, les uns ne doivent pas trop appuyer sur la bouteille et il faut aux autres limiter leur ration d'orge afin qu'ils ne s'échauffent pas trop. Que leur donner du foin en leur parlant sans voix tonnante, est peut-être ennuyant mais payant.

Si le travail est bien fait et vous êtes bien placé pour le savoir, il n'y a guère de problèmes et que depuis que la Cavalerie existe on n'a jamais vu un cheval se détacher seul ! Autre chose, Chef, les chevaux sont comme les hommes, lorsque des voisins ne s'entendent pas il vaut mieux les séparer. Je repars, si le Commandant m'interroge, je lui dirais que cette histoire a été réglée sans problème.Au revoir! …Alors l'autre daigne se mettre au garde à vous et saluer…sans un mot.

Plus tard, d'autres Chasseurs d'Afrique du 12ème, raconteront aussi des histoires de chevaux car le Régiment dispersé dans le Sud OuestConstantinois aura, dans certains de ses postes, des GMS, GMPR des S.A.S. et autres Harkas à cheval et si les fellagha craignent le feu des blindés, ils appréhendent,  plus encore, d'être surpris par des cavaliers téméraires et combatifs.

En retrouvant son camarade infirmier, PIRAS, heureux de sa prestation, la lui raconte en détails. Il est vrai qu'à bord du Sainte-Hélène les distractions sont rares. Baroud, lui, s'étonne de la légèreté de certains Officiers qui, pour certaines missions importantes, désignent parfois des incompétents souvent pour leur trouver une occupation…ou s'en débarrasser. Toute mission est utile puisqu'on la crée mais des ratés, voire des catastrophes, sont arrivés par le minuscule détail d'exécution qui cloche du fait d'un incapable. Il lui arrive à l'esprit cette nuit Tonkinoise au beau ciel. L'Adjudant-chef DURAIN, chef du Poste où Baroud est l'adjoint malgré son jeune âge, le désigne pour monter une embuscade à un carrefour de digues entre 2 des 18 villages protégés par les 4 postes de l'Escadron. Ont été signalés des Viêts venant récupérer des vivres auprès des villageois…de gré souvent, de force parfois. En général 4 à 6 Zù-Kich  (zoukit)=guerilleros armés de qué-choums (fusils anciens)…mais ils sont plus dangereux avec leurs coupe-coupe, encadrent une vingtaine de coolies. Baroud part vers 22h avec 4 partisans du poste et deux vieux Spahis. Tous sont armés du PM MAS 38 sauf notre M.D.L. qui a emprunté la lourde Thompson 45 à camembert du patron des supplétifs. Ces hommes sont habitués aux embuscades et les jaunes sont des amphibiens…le contraire des Algériens du 8ème Spahis qui détestent toutes ces eaux…venues d'en haut comme celles d'en bas !

A 3 kms du poste, nos gens s'installent à dix pas les uns des autres sur une diguette dominant une plus large à 30 m environ, en limite de rizière. De l'eau devant et derrière. Tous savent qu'ils ne devront tirer que lors de la première rafale du gros P.M. et lancer une DF…après on avisera…et toujours en silence…Spahis en pataugas…Partisans pieds nus.

Calme plat. Seuls les crapauds-buffles sont de concert repris après l'installation silencieuse de l'équipe. Baroud est à droite de l'alignement et somnole quand vers 1h le Caï, caporal, tel une couleuvre arrive vers lui et le surprend. A voix basse il lui désigne une étoile au ras de l'horizon gauche. Cette étoile s'allume et s'éteint  plus de vingt fois…combien avant ?

 -"Xep…c'est viêts…peut être demi kilo …lui venir par ici. "

- " Reprends ta place…secoue les autres …alerte et…silence ! ".                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

Maintenant, chacun a tous les sens en éveil. Tête nue et "bouffé" par les moustiques…Ecrasé au maximum, une grenade posée entre les coudes, le P.M. déjà prêt, hors sûreté. La nuit claire doit permettre de voir nettement ces gens passer et, comme d' habitude, dans un silence total.

S'il y a une vingtaine de coolies, leurs accompagnateurs armés ne doivent pas être plus de cinq…Un éclaireur seul en avant, un suivant également armé…les coolies espacés à distance de balancier, ce fléau aux bouts desquels pendront les charges. Fermant la marche deux autres Z.K. Le "Cam-Bô", désignation du responsable de cette mission, marche habituellement  au milieu de la file des coolies……Vers la gauche les crapauds et autres batraciens se taisent, signe de l'approche.

Dans ce cas l'adrénaline monte. Le chasseur embusqué a rarement peur mais a les nerfs tendus. Il guette son gibier qui souvent ne le décèle que trop tard.

Soudain un des deux Spahis se met à tousser…une quinte violente qu'il ne parvient à maitriser.

Un ordre proféré et on entend des gens se jeter dans un carré de rizière et y patauger…puis silence total. Baroud tire une fusée éclairante à main en direction des fuyards bien protégés par la digue et non vus. -"Récupérez vos grenades…sécurité des armes …on rentre…Caï en serre-file."

Vous l'avez- vu ce grain de sable ? 

Deuxième jour de navigation 8h00. Baroud vient de quitter "la salle à manger" où le petit déjeuner n'a pas été préparé. Encore une sombre histoire avec le personnel. On peut-y voir à tort ou à raison, la main de la C.G.T. Des mouvements périodiques de mauvaise humeur touchent souvent une partie des équipages de la "Marchande", les marins les plus humbles aux taches ingrates, certes, mais fort bien rémunérés…et puis, il y a les petits trafics du bord et dans les ports d'escales.

Depuis la grande Révolution surtout, des grèves gêneront un peuple à majorité laborieuse. Leurs buts sont faciles à comprendre mais partout il y a "Sidjill" l'ange qui inscrit sur son rouleau et pour le compte de Dieu, toutes les actions des hommes, les bonnes comme les mauvaises. C'est le "Chikem"…rapporteur n°1 des Mondes et sur sa tablette il marquera que Baroud…et d'autres, ce matin là n'auront pas eu leur "p'tit déj" comme il se doit à tout bon Chrétien.

Dans sa vie, tous ceux qui l'auront emm…..seront toujours les mêmes, alors il n'est pas étonnant qu'il ne les loupe pas dans ces lignes…et d'autres !

Quand donc cessera-t-on de dresser l'Homme contre l'Homme et bien souvent au sein de la même famille ? A quand la Paix? Et que l'on ne parle pas de la misère qui a bon dos quand on en voit les résultats pour y remédier.

L'inertie de l'esprit humain fait que l'homme se cramponne aux idées et aux méthodes ayant fait leurs preuves dans le passé. Cet attachement entrave donc l'évolution. Einstein même, a soutenu que les idées d'Aristote sur le "mouvement" a retardé le développement de la physique de vingt siècles. Mais qui est préférable ? Aristote et sa philosophie pacifique, Einstein le père de l'arme nucléaire, les nouveaux philosophes du progrès poussant toujours les provocations au plus loin en cherchant l'affrontement ?

Le (philosophe) Baroud s'en va vers sa Jeep, sort le réchaud à essence, un de ceux compris dans les lots de bords des EE8 à leur perception…et conservés. Il fait du café qui sera accompagné de "Pain de guerre" tartiné de sardines en boîte…comme en Indo.

Rien ne bouge dans la Sanitaire. Devant l'étrave de ce rafiot, le soleil apparait. Alors il apporte le reste du "ness" à Piras… en venant le réveiller.

Plus tard, le Pyrénéen pourra dire "Où est le bon temps de mon service militaire quand mon adjudant m'apportait le café au lit !"….il est certain que des anciens ne le croiront pas !

A la jumelle, Baroud essaie de se repérer. Le cargo doit arriver à hauteur limite Est du Maroc espagnol. A tribord il doit pouvoir repérer le Kiss  frontière, après la Saïdia marocaine et tout à côté, Port-Say l'algérienne, là où ses beaux parents avaient une villa "avant guerre" et restée en l'état. Maintenant ce sont les "Gars de la Marine"…la 35ème Compagnie du 3ème Bataillon de la Demi-brigade de Fusiliers-Marins qui gardent les limites nord-ouest de l'Algérie. Il a été rapporté que ces gens, s'installant dans cette petite station balnéaire vide, aient mis la main sur les lettres d'Indochine que Baroud envoyait à sa fiancée. Balayées par le vent, des pages voletaient sur la grande plage occupée par ces autres jeunes prenant plus de bains de mer que de patrouilles.                                                                                             

 Baroud monte à la passerelle, Le lieutenant de quart, un ancien, et ses deux Timoniers ensommeillés ne disent mot pour cette intrusion. Des képis, ils ont l'habitude d'en voir.

Par correction, l'adjudant demande la position en expliquant à l'Officier qu'il désire revoir, pour la dernière fois peut-être, Port-Say connu au retour de son séjour indochinois où résidait sa belle famille jusqu'à l'attaque, par le FLN, de l'autocar de son beau-père.

-  "Où sommes- nous?"

Il n'a pas le point exact mais a relevé le phare du cap des Trois Fourches. Méllila a été dépassée il y a une heure. L'ancien se montre aimable et heureux de cette coupure dans la morosité de ce qui lui reste à faire pour ce service. Il montre le tracé, sur rhodoïd, placé sur la carte de la table de navigation. Baroud a le coup d'œil rapide et est étonné car le cap prolongé va sur Rio-Salado, là où sont nés son épouse et le régiment…mais à hauteur de Nemours, le nouveau cap tracé est franchement N-W.

- "Pourquoi, depuis le détroit, ne prenez vous pas la route la plus courte, plein Est sur Alger, vous gagneriez du temps et du carburant ?"

Surpris le marin tarde à répondre, puis lâche à voix plus basse: 

- "Ce Liberty est à l'un de ses derniers voyages on parle de le désarmer d'ici deux à trois ans…comme les 75 autres donnés après guerre par les USA. Ils sont à bout de souffle mais ont permis à notre marine marchande de reconstituer sa flotte avec du neuf."

(Hasard ?….. le "Sainte-Hélène" finira de servir le pays en même temps que le 12ème R.C.A. qu'il aura, en partie, transporté du Maroc en Algérie.)

Comme nous sommes trop chargés nous suivons la côte au plus près pour le cas où ! De nombreux appareils de navigation ne sont plus renouvelés ou réparés. Encore heureux que pour l'instant on n'ait pas besoin de navicert !"

Pourquoi cet officier se confie-t-il ainsi ? Peut-être parce que Baroud lui a parlé d'Indo et des quatre bateaux qu'il a pris, ses nombreuses traversées AFN/France et l'inverse. Lui, sur un autre Liberty, a fait deux voyages de transport de matériel pour le C.E.F.E.O.

Il revient à notre Adjudant de sombres histoires de barateries. Rien de tel que de perdre un bateau pourri sur un caillou, pour faire marcher les assurances. La Compagnie y gagne à tous les coups. L'idéal, dans ce cas, est qu'il n'y ait aucune victime. Il ose en parler à son commensal qui vient de faire monter du café…il en a lui, avec des croissants chauds !... La grève est pour les passagers !

L'Officier rit et sa glabelle sous une casquette douteuse, se plisse de contentement…à moins que ce ne soit le soleil levant qui vient de sauter derrière un nuage, droit devant.

- Nous y perdrions, car ces "vilains canards" ne valent plus grand-chose à côté de ce qui se fait maintenant…et puis nous avons notre honneur…non ?... Les gars servaient vous à tour de rôle " dit-il à ses matelots aussi âgés que lui.

Alors Baroud qui n'a accepté que du café tout en regardant la mer, aperçoit à tribord les îles Chafarines que l'officier de quart confirme. Il prend alors congé et remercie. Redescend vers sa Jeep et, debout sur le siège, à la jumelle ou aux jumelles…comme on voudra, au droit de la Moulouya, il essaie de voir la côte masquée par la brume. Une demi-heure après, le "Sainte-Hélène" qui ne fait que du 11 nœuds…avec vent arrière, c'est Saïdia sortie de la brume qui fut aperçue…la petite embouchure du Kiss et la touchant, Port-Say, minuscule cité balnéaire abandonnée à la guerre et qui retourne donc à une vie végétative médiocre et ne sera plus qu'un avant-poste endormi dans son bois d'eucalyptus. Après l'Indépendance, elle deviendra la belle cité Marsa ben M'hidi du nom du colonel de l'ALN Larbi ben M'hidi capturé en 57 et trouvé pendu au camp du Lido.

En ce matin du 21 avril 1958, Baroud verra aussi la "Moscarda" la grosse mouche, un rocher énorme posé sur l'eau et derrière, sur la hauteur, la résidence de l'administrateur.

Baroud passe les jumelles à PIRAS et lui raconte Port-Say comme l'autre lui a raconté sa ferme béarnaise. Ces deux là vont vers cette guerre avec sérénité.

1958, une année à retenir pour le 12ème Chasseurs d'Afrique comme le furent 1943 sa création, 1944 avec la D.B. LECLERC, 1945 la Victoire, 1946 Rambouillet puis Meknès.

Que dire de la fin de ce voyage relativement court mais moins que ceux d'Alger ou Oran ? 

  

 

2/  RETOUR EN BARBARIE

 

Port-Say entre dans la mémoire. C'est le premier gros village algérien qui verra le passage des bateaux transportant les Chasseurs d'Afrique du 12ème Régiment venant du Maroc.

Durant quatre longues années cette région du barrage ouest tombera en léthargie. Ses nuits absolues et de silence ne seront trouées, parfois, que par des coups de feu qui feront se taire les chacals un court instant. Ses jours seront tristes et vides. La seule vie proviendra de Saïdia la voisine marocaine qui sera éclairée à giorno et d'où s'échapperont des bruits de klaxon et des flonflons, la rumeur du souk.

Il n'y a pas que cette région qui connaît une des plus terribles guerres civiles, celle qui est idéologique et menée par des révolutionnaires pour qui la vie humaine, animale aussi, la nature, le patrimoine n'ont aucune valeur. L'avenir va rapidement le prouver.

Il est important de rappeler de nos jours, à ceux qui furent du 12ème R.C.A. que ces lignes doivent les instruire, surtout les appelés, car à l'époque, ils avaient bien d'autres soucis que de s'informer du pourquoi de cette guerre, de ses dessous réservés aux seuls initiés. Pourtant c'est en partie grâce aux contingents rappelés ou appelés quadrillant ces départements qu'il y a eu un peu moins de misères et si, mettant le pied sur ce sol inconnu, ils ont considéré tout "Arabe" comme un ennemi potentiel, leurs yeux s'ouvriront et rares seront ceux qui n'auront eu d'amis, voire de connaissances, dans les mechtas avoisinant leurs postes.

Nos jeunes soldats et leur encadrement, pourront dire que les souffrances et misères de ce pays en révolte, seront plus du fait des G.P.R.A., F.L.N., A.L.N., que de celui de leur armée. 

Les lumières d'Oran sont bien visibles, mêlées à celles de Mers el Kébir. D'ailleurs, dans cette dernière nuit à bord, on peut voir, s'enchaînant, les éclairages des villes et villages de la côte.

Que de sentiments contradictoires, de pensées et de questions sans réponses s'emmêlent dans la tête de ce passant qui sait que là, près de la demeure où Emmanuel Roblès, ami de Camus, est né, dort sa petite fille de trois ans chez ses grands parents maternels. Que chaque tour d'hélice l'éloigne des siens…et c'était encore plus dur, pour ces jeunes quittant leurs cantons, pour embarquer sur des navires mettant "les voiles" plein sud vers un pays inconnu… comme leurs anciens de 1830.

Le pays a bien changé physiquement depuis la conquête, les grandes villes surtout, les infrastructures. La mer est d'huile et Piras, silencieux découvre la majestueuse baie d'Alger, ses îlots et jetées au dessus desquels est posée à flanc de colline, l'escaladant aussi, Alger, toute blanche et inondée du soleil levant. Tout un demi-cercle de constructions entre les deux pointes du croissant. C'est autre chose que Casablanca aplatie et moins visible, à l'arrivée, derrière les rouleaux de la barre. Et puis là haut à main droite, rassurante, comme à Marseille et Oran, la Basilique de la même Vierge à laquelle chacun redevenu tout enfant, aura demandé du fond du cœur aide et protection.

André Tourment a écrit: "Pour aimer l'Algérie, il faut d'abord la connaître et ensuite la comprendre. Ce qui n'est pas facile.

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La passerelle vient à peine d'unir la mer à la terre que le Capitaine LORRAIN est déjà à bord.

-"Comme vous avez du retard !"

-"Mes respects mon Capitaine, effectivement, on se demandait même si pour aider la marine, qui n'est même plus à voile, il ne nous fallait pas devoir prendre les rames !"

Le capitaine rit en serrant les mains car PIRAS était à côté. L'Officier, un des plus agréables du 12ème, est heureux quand la bonne humeur est présente. Il a besoin de la Jeep car on doit l'attendre dans divers services et le Régiment est sur les talons, et puis, il lui faut rendre compte à Meknès…en code.

Les formalités du débarquement sont rapides et comme le VTT a été embarqué en dernier, il sera le premier sur le quai. Après remise en condition et la lecture d'un dépliant, connaissant un peu Alger, Baroud prend le volant, le Capitaine compulse ses documents…il en a toute une sacoche qu'il ne quitte pas des yeux.

Derrière, PIRAS, la carabine entre les genoux, ouvre de grands yeux et contemple cette ville à laquelle il ne s'attendait pas. Dans la matinée, gros travail auprès du 1er Bureau, puis au 3ème et l'Intendance. Le Capitaine avait déjà pris des contacts avec tous ces services, ses déplacements ayant été facilités par la rencontre d'un camarade qui l'a guidé et véhiculé...un administratif fort utile en la circonstance.

Les rues semblent calmes…beaucoup d'européens et des musulmans vaquent à leurs affaires.

A chaque instant, on aperçoit des patrouilles, notamment du 9ème Zouaves, surtout aux abords de la Casbah. Il y a aussi, aux carrefours, des policiers débonnaires, donc rassurants.

Baroud dit à son capitaine, avec lequel il a les atomes crochus, qu'ici cela va aller de mal en pis. Que si les ailes sont indépendantes maintenant, il est inconcevable que l'Algérie ne le soit pas.

En 1945, peu après ses 16 ans, il le disait déjà, surtout après l'affaire de Sétif. Néanmoins, il fera tout, comme beaucoup, afin que l'Algérie reste dans le giron de la France avec une certaine autonomie et des mesures particulières compte tenu de la population à majorité musulmane.

- Vous savez, WATTENNE, que dans l'ombre, un travail énorme se fait comme la France ne l'a pas vu depuis la Résistance. J'espère que tout finira bien…mais je suis sceptique. On ne peut donner l'entière nationalité française à 9 millions d'Algériens et le monde anglo-saxon n'acceptera pas que le territoire national français s'étende des deux côtés de la Méditerranée, d'autant plus que jusqu'à présent ceux qui se gaussaient du coq gaulois grattant le sable, savent maintenant que Conrad avait raison…il y a au Sahara des ressources fossiles importantes et non renouvelables. Criez au fin fond de l'Auvergne… "J'ai trouvé de l'or !" et le lendemain des milliers d'aventuriers arrivent avec des pelles ! Ici les intéressés sont déjà-là. Je loge à l'Aletti et j'en croise.Pour l'instant et gardez-le pour vous, sans connaître le point de chute officiel, il serait question que notre 12ème aille renifler du côté de ce pétrole déjà bien exploité "

- Mais mon capitaine…nous ne sommes pas équipés pour l'erg, le reg à la rigueur comme à notre second  "Bouanane"quand vous commandiez les Bisons l'an passé. Il nous faudra alors des dromadaires…quoique, au Régiment il y ait, comme dans tous, quelques chameaux !...

LORRAIN rit. PIRAS, lui, observe cette ville et prend quelques photos avec un petit appareil acheté ou troqué à bord…mais il n'a qu'une pellicule déjà bien entamée.

Alger, qui a rang de capitale du fait de sa forte population, de sa superficie, de sa richesse, dominant la mer et au centre du pays, en impose.

Il y a 128 ans, il n'en était pas ainsi. La ville triangulaire et blanche partait du bas de la colline, de la mer aux trois îlots (al djzaîr) et grimpait jusqu'à Fort l'Empereur. Elle était entourée de verdure, de "haouchs" (grandes propriétés) où étaient établis des dignitaires Turcs. Les autres terres plus pauvres étaient laissées à quelques tribus faméliques et fatalistes. Fortifiée, la ville protégeait surtout son petit port d'où lui venaient toutes les richesses. Durant près de trois siècles cette ville fut aussi la capitale de la piraterie et de l'esclavage blanc. L'arrière pays n'avait pas de nom mais était morcelé en territoires de tribus à majorité Tamazigh=Berbères, qui portaient l'identité des habitants sédentaires ou semi-nomades du lieu…tels les Beni-Slimane, les Hadjoutes de la Mitidja où des Bou….comme ce coin de deux douars séparés par l'oued, terrain d'élevage surtout, celui des Bou-Nghioul. La particularité de cette tribu où pourtant des alliances se faisaient d'un douar à l'autre, était que ses membres n'avaient de cesse de se "bagarrer" entre eux pour un oui…pour un non, et on pouvait voir des gamines de 10 ans "descendues à l'eau" se crêper le chignon au bord de l'oued !                                          

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ALGER XVI° S.


 

On disait antérieurement pour désigner la ville le nom des trois îlots fermant le port…….. al dzaïr. Pour les européens, phonétiquement cela donnait al dger puis Alger de la Régence du même nom. La Barbarie était le pays éloigné des hautes plaines, sans véritable administration centrale. Aujourd'hui, le "Grand Alger" comprend les communes limitrophes d'Hussein-Dey…Kouba…Birkadem... Birmandreis…El Biar et même par cette voie de Bouzaréa et du côté NW celles de Saint-Eugène et la Pointe-Pescade.

A midi, l'Officier et le S/officier vont à leurs cercles-mess respectifs proches et Baroud fait porter un repas à son conducteur qui doit garder le véhicule. Le printemps est là…et Alger semble bien calme. Après le repas, le trio se rend à Maison-Carrée car le 5ème Chasseurs d'Afrique est heureux d'héberger, pour quelques jours, ces frères "marocains", mais un Chasseur est…d'Afrique avant tout !

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Une halte au Square Bresson…Le Capitaine veut faire quelques achats. Baroud désigne le théâtre proche où en 1943, il fut un des acteurs lors d'une soirée donnée par les Enfants de Troupe, avec la participation de petits rats de leur âge. Le Capitaine revenu, c'est Baroud qui va faire l'achat de cigarettes, cartes postales et d'une pellicule pour PIRAS. En revenant, le Capitaine le photographie, puis la Jeep, comme il l'a fait pour la belle statue du square et autres  environs immédiats.

Puis ce sera la route moutonnière, très longue, en bord de mer…et qui ne s'arrêtera, disait-on, qu'à la frontière tunisienne.

A l'Escadron de Commandement du 5ème, le petit détachement est fort bien reçu. Baroud a une chambre spacieuse qui sert aussi de bureau…car de la paperasserie…il commence à y en avoir…et des cartes qu'il faut étudier…celles de la Région de Sétif et autres allant jusqu'à Biskra et Bou-Saada.

Piras se rend chaque matin à l'Aletti…pour les déplacements du Capitaine.

L'Adjudant, et c'est important, retrouve son beau-frère Aimé, sergent télétypiste au 45ème de Transmissions également à Maison Carrée. Le "beauf" a une moto et ils sortiront ensemble.

Dans la journée, un énorme travail de rapports, états divers à faire à la main.

Un matin, LORRAIN vient apprendre le nom du Sous-secteur d'implantation du 12ème… " M'Sila" entre le Chott et le massif du Hodna. Il doit relever le 4ème Escadron du 8ème Spahis qui, avec quelques pelotons moins un, ne pouvait plus tenir dans ce quartier où a eu lieu le massacre de Mechta-Kasba Melouza et aussi la perte, par trahison, du Peloton A.M. du S/Lt DUBOST au poste forestier d'El Haourane.

En plus, l'oléoduc parti d' Hassi-Messaoud doit passer près de M'Sila où une Station de pompage est en cours d'installation. Donc, missions du Régiment : Remettre de l'ordre dans le coin, un des plus mauvais du Constantinois avec ses monts où transitent des bandes rebelles qui parfois passent aussi par le sud, assurer la protection des pétroliers et bien sûr l'intégrité des installations sur ce territoire.

Le lundi 28 avril 1958, l'élément précurseur… quitte Maison Carrée pour avaler les 300 kms de RC 5  devant le mener à Sétif, P.C. de la 19ème Division. Au 5ème R.C.A., PIRAS a pu tirer pour la première fois avec sa carabine une cinquantaine de cartouches.                                                                   

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 La Jeep débâchée file dans le soleil plein nez. Les ouvertures de route ont été faites. PIRAS au volant,  Baroud à l'arrière contrôle les récepteurs du 508 sur des fréquences préréglées à l'atelier radio du 5ème R.C.A. Heureusement qu'il avait pensé à emmener un jeu complet de quartz. Il tient l'US M1 du Chasseur. En cas de pépin, il sera le premier à tirer. Sur les 300 kms, les deux derniers tiers sont difficiles et en insécurité plus qu'ailleurs.

Rouiba…La Reghaïa…L'Alma sur l'oued Boudouaou sont vites dépassés. A Ménerville, une courte halte est marquée, LORRAIN veut acheter des journaux. Plus loin, alors que l'on doit prendre plein sud à l'embranchement de la 5 avec la N 12, Baroud fait arrêter la jeep et prend le volant.
Il donne deux grenades à PIRAS, il en a cinq, ce sont des OF.

-"Vous en voulez mon capitaine ? C'est un copain retrouvé au 5ème qui me les a données. On ne sait jamais sur ce que l'on risque de tomber et à trois, un seul véhicule,  on est un peu jeunes".

-"Donnez m'en une. Un camarade m'a dit qu'il n'y avait pas de gros problèmes sur cet itinéraire qui passe au sud du Djurdjura. Qu'il y avait un poste tous les 5 kms et des choufs sur les hauteurs".

-"Oui mais nous avons les gorges de Palestro, les Bibans avec les Portes de Fer et entre B.B.A. et Sétif ce n'est pas sûr m'a-t-on dit à Maison-Carrée".

PIRAS, derrière, qui n'est pas grand, se fait encore plus petit. Il est relativement protégé par la radio et les sacs marins…la caisse de rations.

On croise des véhicules civils et militaires…les uns collant aux autres, pas bon signe.

-"Si on nous tire dessus PIRAS, vous videz votre chargeur, même sans viser dans la direction des tireurs…moi, je fonce, et s'il y a des blocs en barrage, je déborde …si on ne le peut, on gicle dans la nature…des tirs et nos grenades auront alertés le poste le plus proche…mais n'ayez crainte, la route est bien gardée."

Le Capitaine qui connaît bien son Adjudant qu'il supporte depuis…qu'il était encore Lieutenant, ne peut que sourire. Baroud en fait toujours trop et rabâche ses consignes…fouille dans le détail. Et alors est-ce une tare? Il a quand même pu raconter ces histoires vécues non?

Le Capitaine ne désire pas conduire…..il lit son journal ! Laisse faire le S/officier à sa manière. Les deux autres se "partageront la route". L'un conduisant, l'autre prêt à tirer.

PIRAS n'est qu'un appelé, et il lui reste six mois à faire. Il montre là une certaine forme de courage et de "conscience professionnelle". C'est un véritable soldat et ses parents peuvent être fiers de lui.

Dommage qu'ils n'aient pu lire ces lignes, mais les suivants les liront peut-être un jour. Un de ses ancêtres venu de Sardaigne, où ce nom est répandu, est  venu s'installer en Haute-Garonne du sud montagneux. Travailleur forestier et éleveur, il a pu acquérir un petit bien laissé en héritage. C'est tout près de la frontière avec l'Espagne avait raconté le Chasseur sur le bateau sans donner le nom de son village. Sa mère sur une photo est bien du type local et son père…méditerranéen.

Le Capitaine, comme Baroud connaissent les évènements survenus il y a deux ans dans ce coin de Kabylie. Un ancien sergent de Tirailleurs déserteur, OUAMRANE a formé un autre déserteur Ali KHODJA qui a monté et instruit un commando copiant les Paras. Ces durs, en février 1956 , ont anéantis au col de Sakamody un car et deux voitures sans défenses. 6 hommes, une femme et une gamine de 7 ans tués. Ali KHODJA venait de recevoir des armes du maquis communiste de l'Aspirant déserteur MAILLOT qui sera abattu peu après vers Orléansville.

Une partie des gorges de Palestro est tenue par le 2/9ème R.I.C. largement étalé sur le terrain. A la 6ème Cie du LT POINSIGNON se trouve la section du SLT ARTUR, un rappelé de Casablanca dont les hommes, aussi rappelés, sont de piètres combattants non motivés par ces combats.     

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Cette section tient un poste dans une maison forestière proche de la N5, au pied du j'bel Ahmed.

Le 18 mai 1956, ARTUR avec 20 hommes part reconnaître le douar Amal à 7 kms au NW de Palestro.
A 8 heures, le douar est atteint. Le chef de village offre le café…Les hommes cassent la croûte et repartent deux heures après ! Durant cette pause, un guetteur court prévenir les rebelles se tenant aux Ouled Guergour. Sur un sentier ce sera la fusillade d'une embuscade à 30 m. L'Officier et le radio tombent les premiers. Le combat dure moins d'une demi-heure et 6 survivants sont emmenés par les rebelles au nombre de 35 environ. KHODJA a monté son piège avec la complicité de la population. Il y aura un seul survivant, DUMAS. Tous les autres, blessés, prisonniers, seront suppliciés.(Indescriptible).

Quand la guerre est ainsi faite, les gens des Droits de l'Homme n'ont plus qu'à se taire et disparaître, car ce sont des inutiles…Ah si ! Utiles seulement pour l'ennemi soumis "à la torture" ! Un grand mot. 

Dans les Portes de Fer, c'est Baroud qui conduit et LORRAIN tient la carabine sur les genoux. La Jeep croise des camions civils et militaires. Même une patrouille d'Automitrailleuses…des Spahis du 8ème certainement. C'est dans ces gorges, un automne, en traversant à pied l'oued Isser en crue, qu'une douzaine de Spahis se noyèrent.

Ici c'est la chaîne des Bibans traversée par une route sinueuse et la voie unique de chemin de fer. Les ponts et tunnels ainsi que d'autres points sensibles sont gardés par des "Marsouins", comme ARTUR et ses hommes.

Baroud ne comprend pas ces pertes humaines et matérielles…pourquoi envoyer des incompétents pour de pareilles missions. Comment se laisser fusiller à 30 mètres et en plein jour ? Pourquoi rester en statique deux heures en zone d'insécurité? LORRAIN hausse les épaules et dit que ces gars n'ont pas eu de chance, c'est tout.

Ce sera le passage en trombe de Bordj Bou Arréridj, en berbère kabyle tamazigh : " Le château de l'homme au petit plumet". Là est le P.C. du 8ème Spahis, le Régiment maudit de l'Arme Blindée, précédemment celui de Baroud. Le pas de chance aux deux devises sur insignes, en Français "Oranie tes Spahis sont des lions" et plus tard " Que Dieu nous protège" écrit en arabe.

Dieu ne doit pas savoir lire…259 tués et plus de trois fois de blessés durant les 27 mois de présence de Baroud au Tonkin et Annam…après, autant jusqu' en 1955. Ces noyés, le Peloton du 4ème Escadron détruit, par trahison, certes, mais le seul poste perdu en Algérie de toute cette guerre. En apothéose, son Colonel KELLER qui sera tué par une de nos bombes.

Il faut bien parler un peu de ceux qui nous seront les plus proches…non ?                                      

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 -"Il faut quand même atteindre Sétif avant que les bureaux ferment à la 19ème Division " dit l'Adjudant…et PIRAS qui a repris le volant fonce.

-"Non, dit le capitaine LORRAIN…il vaut mieux arriver intacts, qu'en ambulance, roulez normalement PIRAS. WATTENNE vous surveillez les abords…c'est vous qui avez l'arme qui tire le plus loin."

Le Capitaine a raison et Baroud qui a passé quatre années sous ses ordres, avec des interruptions dues aux nécessités du service, qui le connaît bien, s'attendait à cette réaction pleine de bon sens.

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"Grand Bison", le Capitaine LERÉ, et le Lieutenant LORRAIN, son Lieutenant en premier, ont fait en leurs temps du 1er Escadron, un outil de valeur. Le Commandant d'unité, dynamique, une vitalité étonnante, toujours en action, aux réactions parfois trop rapides, tutoyant ses gens était dans son genre l'Officier type de la Cavalerie Légère…."On fonce", la vue claire,…même si on doit réfléchir après. Son second était à son échelle, mais calme, raisonnant et ayant en toutes circonstances le sens des responsabilités. Franc et loyal, tolérant…très ouvert aux idées, sachant bien mener les "Bisons", sans jamais un mot trop fort et une certaine bonté. D'une rigueur morale indiscutable, beau garçon, on ne lui prêtait aucune aventure, toujours souriant, on ne pouvait lui reprocher que d'être souvent réservé, enfermé dans ce qui pourrait être sa tour d'ivoire.

Ces deux Officiers se complétaient admirablement et l'Escadron s'épanouissait dans cet équilibre parfait. Devenu Capitaine, LORRAIN resta le même, il commanda très bien son Escadron. Le Colonel HUOT qui avait repéré là un Officier d'avenir, le prit auprès de lui dans son Etat-Major afin qu'il apprenne ce qui était vital dans un régiment, hors des tourelles et des coups de canon.

Baroud, a un plus modeste échelon, a aussi quitté l'Escadron des Bisons…le Colonel  l'ayant poussé à suivre des cours de perfectionnement par correspondance afin d' avoir des chances de réussite au concours d'entrée à Saumur, où celui qui y est admis sera officier issu des Ecoles d'Armes. Un Enfant de Troupe des années d'occupations n'allait pas trop loin en instruction générale. Atteindre la Seconde était un maximum quoique certains pouvaient aller jusqu'aux au 1er et 2ème Bac.

Il fallait combler cette lacune et souvent LORRAIN, qui dirigeait un bureau, lui demandait si cela allait, que s'il avait besoin d'une aide, il était là. D'autant plus que les corrections et notations des travaux mensuels étaient adressées au Chef de Corps, (deux candidats pour le 12ème dont Marc BOUTHILLIER).

Le Colonel ne faisait jamais ouvrir ces enveloppes sur lesquelles l'Adjt Chef du secrétariat inscrivait Dest. Adjt…W… ou B…1er Escadron. (Marco, un frère) mourra très jeune comme Capitaine) et Baroud apprendra aussi le décès prématuré de son estimé et respecté Capitaine LORRAIN…car pour lui, LERÉ (qui mourra à un âge avancé à Besançon, dernière garnison de Baroud ) et LORRAIN, resteront à jamais "ses" capitaines…et il y en a peu dans une vie de soldat…Un seul habituellement…lui, deux.

Cela fiche un sacré coup d'apprendre de telles nouvelles…aussi, pour la mémoire de ces deux Officiers exemplaires et aimés, il est normal que Baroud parle souvent d'eux dans ses écrits et aucun lecteur témoin de ce passé ne pourra apporter une contradiction à de simples vérités.

Le Colonel, aux cheveux blancs comme neige, avait l'intelligence du choix des personnels pour certaines missions. Sans jamais le dire, il avait appris qu'il y avait une forte probabilité que son Régiment aille renforcer le secteur du 8ème Spahis…au Colonel intelligent…trop-même, mais imbu de sa personne…n'acceptant pas de Régiment A.B.C. rival proche. De grande culture, ce "Soleil" de Spahis, écrivait beaucoup en rêvant aux étoiles… 

Nous verrons, dans la suite de cette mission, pourquoi cet Officier et ce Sous-officier ont été désignés. Le Capitaine JEANDET, le plus ancien du 12ème, car déjà au Sénégal en 42, commandant l'E.C.S., fut chargé de fournir une des Jeeps les plus fiables et la faire équiper sans prêter une attention particulière au conducteur attitré. Ainsi le brave petit Chasseur, par la taille, mais grand dans son comportement, fit partie de ce trio d'avant-garde qui arrive en vue de Sétif.

" Nous avons eu la baraka dans les gorges du "châabet el akra" énonce Baroud qui se veut arabisant. Ayant fait de l'arabe littéraire au collège et ayant deux certificats d'arabe parlé passés au Maroc…car sans, au bout de 5 années, c'était le rapatriement sur la France. Il a aussi trois années de tribu au…8ème Spahis à 85% de Musulmans algériens, surtout des boujadis dont certains ne savaient même pas l'arabe mais le tamazigh ! Le Capitaine se retourne et sourit en silence…se doutant de la suite, il connaît bien son adjoint et n'interroge pas….PIRAS tout à sa conduite n'a rien entendu.

" C'est de l'arabe et non du berbère…cela signifie, depuis des siècles, " le Défilé de la mort"      

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 3/  La 19ème DIVISION D'INFANTERIE (SETIF) DU CORPS D'ARMEE DE CONSTANTINE

 

Le détachement  attendu…est déjà mis dans l'ambiance. L'Adjudant est logé dans une petite remise, propre et bien meublée pour une chambre de passage. PIRAS est a proximité…sous un appentis où on lui a installé un lit "Picot". La Jeep est devant. On avait bien proposé au Chasseur d'aller loger sous tente 46 et y prendre ses repas, mais il a préféré rester auprès de Baroud et il a sa Jeep à surveiller. Seule contrainte, aller à la soupe avec les autres personnels de cette Compagnie de Q.G. qui ressemble plus à un caravansérail qu'à un centre de passage d'une Division.

Nous sommes dans une minuscule caserne encombrée de véhicules divers, aux longues antennes, des tentes, des dépôts de toutes sortes…des militaires, affairés ou non, de toutes armes.

Si, dans le bled on ne voit pas beaucoup de soldats, ici ils sont en nombre et Baroud n'a jamais vu de sa vie, un aussi grand nombre d'Officiers, de S/officiers et d'Hommes du rang dans un aussi petit espace. Sétif, où tout a commencé en 1945 ! C'est à croire qu'il n'y a plus un malfaisant dans la ville car de l'explosif dans ce Fondouk ferait des dégâts. Le Sergent Chef chargé de l'installation des passagers dit à Baroud qu'il pourra prendre ses repas au mess S/officiers. Que s'il a besoin de vivres conditionnés, d'essence, de munitions qu'il  s'adresse…à (on donne ses coordonnées… l'unité…etc..)

Vérifications sur des listes et notes de services…et les "factures" seront  réglées plus tard par le 12ème R.C.A. Le 69ème  Bataillon des Services tient bien ses comptes…comme les Compagnies de Q.G.

Bien sûr que le Capitaine LORRAIN est le "Patron" et responsable…mais il a tant à faire à la 19ème Division dont l' E.M. et les Services sont installés un peu partout dans Sétif, qu'il ne peut en plus s'occuper des petits détails d'intendance ou de logistique.

Il a une chambre dans un hôtel Officiers et les Mess sont proches. LORRAIN viendra souvent, (il n'a que cinq minutes à pied), chez son "adjoint" pour donner les ordres du lendemain et apporter encore carte et paperasses. Les implantations se précisent dans les limites du Sous-secteur de M'Sila.

Du nouveau pour le régiment, le LTC Pierre HUOT quittera ses fonctions de Chef de Corps en Septembre et c'est le LCL Paul POURCHER de la RUELLE du CHENE qui le remplacera. Mais il ne sera que commandant en second pour l'installation du régiment à M'Sila.

On apprend aussi certains départs et des arrivées d'Officiers et Sous-officiers. Sinon, l'organigramme régimentaire reste le même, L'Etat-major, L'Escadron de Commandement et des Services, un escadron de chars M 24 "Chaffee" et deux escadrons d'automitrailleuses M8 "Lévriers".

En se penchant avec le capitaine sur l'organisation de l'Escadron de Commandement commandé par le Capitaine JEANDET, Baroud s'aperçoit d'une nouveauté, la création d'un Peloton Spécial d'Intervention, des Pionniers devant assurer la protection immédiate du P.C. et éventuellement, sur son ordre direct, assurer diverses missions dont une permanente, la sécurité dans M'Sila et des abords…la surveillance du souk hebdomadaire. Peloton de 40 hommes. Le matériel ? Incroyable ! Une Jeep…deux AM M8…deux chars M24…deux Half-Tracks avec, dans chacun de ces semi chenillés, en plus d'une mitrailleuse cal. 30, un mortier de 81…(le plus gros calibre au corps). Un Dodge 6X6 un GMC…et cerise sur le gâteau, un Char MA A1 "Sherman" équipé en "dozer" …un Bulldozer exactement… et de 35 tonnes avec sa pelle !

-" Mon capitaine, il me faut ce Peloton et je suis un des rares au Régiment à connaître tous ces matériels…véhicules…armement…et leur emploi. Je sais aussi combattre à pied et garder des dromadaires sur un souk ! Oui, mon capitaine, ce Peloton est à ma taille sinon, j'irai en prendre un aux Bisons ! J'ai tous mes brevets et divers diplômes entre autres celui de Chef de Peloton…et à 30 ans, en fin d'année, on peut me considérer comme ancien, non ?

Par ailleurs, je ne tiens pas à être l'Adjudant d'Escadron du "père JEANDET " !

- "Mais WATTENNE, regardez bien, ce Peloton doit être commandé par un Lieutenant, ancien si possible et qui serait second à l'E.C.S. J'en parlerai au Colonel, dans quatre jours il sera à Alger avec les premiers éléments. Après demain, je pars avec un avion léger de l'A.L.A.T. Durant mon absence, avec PIRAS, vous irez reconnaître les postes à relever, ceux que j'ai prévus pour les escadrons, en accord avec le Colonel qui pourra éventuellement modifier sur place. Attention, faites vous escorter où suivez des itinéraires que les Spahis vous conseilleront. Un Ordre de Mission Divisionnaire va vous être donné et voici la note concernant vos travaux et les renseignements que vous devrez fournir." 

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Il conviendrait, avant de continuer, de s'informer de ce qu'est l'Algérie à l'arrivée du 12ème R.C.A.

 

On note facilement que l'ancienne régence d'Alger est devenue des départements français.

 

 

 
 
Pour tenir ce très grand territoire, Sahara compris, l'Armée française implantée en Algérie était bien insuffisante pour quadriller l'ensemble de ces départements qui, tous, sans exception, sont plus ou moins entrés en rébellion. Plus, par la suite, compte tenu des "principes communistes" adoptés par les anticommunistes du Front de Libération Nationale qui, par des actions inhumaines, a pu amener la majorité des Musulmans à être de son côté. N'omettons pas, au passage, la collaboration pour cette indépendance de nombreux européens d'Algérie et les "Porteurs de valises de France".

Aussi de grandes Unités de Métropole à base d'Appelés de divers contingents traversèrent la Méditerranée. Le gouvernement battit aussi le rappel des troupes restées au Maroc et certaines unités d'Outre-mer. Il procéda, non sans difficultés,  au rappel de certaines classes.            

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 L'Armée de Libération Nationale, bras armé du Front, puis du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne né au Caire en septembre 1958 alors que le 12ème Régiment de Chasseurs d'Afrique venait de terminer son installation dans son Sous-secteur (qui ne tardera pas à devenir un Secteur) est composée de Willayas ayant chacune un chef ayant rang de colonel qui dépend de l'Etat-major Général. Il y a 6 Willayas…la 7ème est en France !

La Willaya comprend des zones Mintaka et des secteurs Kasma. (aux singulier).

Les Moudjahidines se décomposent de bas en haut de la hiérarchie militaire uniquement…..de :

Faoudg……………..Groupe de 11 hommes

Ferka………………..Section de 3 groupes…35 hommes

Katiba……………….Compagnie de 3 sections…110 hommes

Failek………………..Bataillon de 3 compagnies 350 hommes (surtout hors des frontières).

Il existe aussi des Moussebelines (Partisans armés…auxilliaires.)

Et surtout, dans ou près des villes et gros villages, existent des O.P.A. (organisations politico-administratives) utilisant le terrorisme…la propagande…le renseignement etc…

Il est bon de connaître ces indications élémentaires pour comprendre certains passages du récit de "Baroud" dans sa guerre de Chasseur d'Afrique dans le bled algérien du sud-ouest constantinois et par la suite, celle menée dans Alger-Sahel, plus souterraine, sournoise et …politicienne.

Le Capitaine LORRAIN est déjà allé, avec PIRAS et une escorte d' A.M., passer une journée à Bordj Bou Arréridj où se tient le P.C. du Secteur tenu par le 8ème Spahis Algériens commandé par le LTC BUIS. Au retour, à l'interrogation polie de son S/officier, il lui a simplement dit : "Bof !" en souriant et montrant ainsi ses qualités de gentleman et d'Officier évitant de critiquer ouvertement ses supérieurs.

Pour Baroud, deux évènements à relever durant son séjour à Sétif…plus exactement trois, si l'un peut-être considérer comme tel. Il ne sort pas en ville, d' ailleurs elle est vilaine et triste…à côté de Meknès ! Il n'a d'argent à dépenser en restaurants…cinémas…cafés, seules distractions locales. En dehors de la lecture et son travail sur cartes surtout, il s'en tient au Mess de garnison où de nombreux passages ont lieu.          

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Avant de se rendre au mess pour le dîner, notre Adjudant termine "Don Quichotte", livre qu'il veut rendre. Ainsi, son écrivain favori du moment est Cervantès. Ce prince de l'esprit se posait la question de savoir quel était le plus noble des métiers. Au sommet, fallait-il placer celui des lettres ou celui des armes ? Légitime préoccupation chez un homme qui, en combattant à Lépante, avait perdu la main gauche pour la gloire de "la droite" !

Aux termes de ses réflexions, l'auteur du Quichotte en avait conclu que les armes l'emportaient sur les lettres car :  "Tandis que le soldat offre le sacrifice de sa vie à Dieu et à son Roi, ses petits copains restés à l'arrière ne pensent qu'à boire frais quand il fait chaud, chaud quand il fait froid et n'ont qu'une idée en tête : filouter leurs semblables."

Qu'est-ce à faire là ?...Mais ce sont les notes prises au jour le jour et "rafraîchies" un demi siècle après !

Il est aussi noté que c'est ce soir là, parmi les dîneurs, qu'il retrouve un camarade A.E.T. du Peloton d'Orléans, POUVREAU " Bébé" qui également Adjudant est dans l'Aviation Légère de l'Armée de Terre (ALAT), le G.H.2 basé tout près à Aïn-Arnat….Que le 12ème connaîtra plus tard.

Ce "bourreau des cœurs" (un autre "Bébé" avec AUDIN) plaisait fort aux filles de l'usine de fers à repasser jouxtant le Quartier SONIS. Avec son visage angélique, il devait leur rappeler le poupon rose avec lequel elles jouaient il y a peu. Maintenant, en contemplant leurs petites mains bien abîmées, nombre d'entre-elles sont à la recherche d'un mari, et si possible un militaire.

Un Ancien Enfant de Troupe court vite…et pour le rattraper, c'est tout un problème ! Et puis ceux de ce Peloton S/off. ne sont que dans leurs dix huit années…même si certains arborent déjà la Croix de guerre.

Mais Bébé fut rattrapé par une Constantinoise. Marié, un enfant, heureux, avec un logement proche de la Base où il est administratif au P.C. Il ne peut rentrer ce soir aussi pour ces deux-là, devant un verre, ce sera une longue soirée de conversation, de souvenirs surtout. 

"Fais attention à toi, Baroud, le Hodna est un sale coin truffé de grottes-relais, de douars pourris où transitent même des katibas. Pour avoir la paix et nous leurrer,  les locaux posent des mines. Ils ont tout un stock d'obus de 105, un GMC pris dans une embuscade en était chargé. Par petits éléments ils tendent des pièges et tuent tous ceux qui ne "marchent" pas avec eux, pour l'exemple, et nous ne pouvons protéger plus les populations…manque d'effectifs.

Si tu as besoin de quoi que ce soit du côté ALAT, parle de moi, j'y suis connu comme chef de secrétariat du "Patron" .Chez nous il y en a de toutes les armes, beaucoup d' AET et si tu veux entrer dans" La Cavalerie du Ciel" fais en la demande. Observateur est un bon job, tu vois du paysage…tu ramasses des citations et tu peux faire venir ta famille ici ". 

C'est tentant et notre Adjudant serait heureux, sans quitter son Arme, d'entrer dans la troisième dimension…mais  son 12ème Chass'd'Aff.?...Est-ce que l'un pourrait marcher sans l'autre? Ou vice-versa ! Et puis il y est habitué…sa jeunesse…sa devise lui plait…lui qui va toujours de l'avant.

Il a le temps, plus tard, de rejoindre les moustaches grises et les cadenettes des vieux de la vieille aux Etendards comptant des dizaines de noms de victoires…..Si, bien entendu, un fellegh perfide ne vienne auparavant transformer notre Chrétien en "halal"! Seulement, ce tréponème algérien devra se lever aux aurores…car déjà Baroud rôde dans la nuit…

Habitude prise en Indochine…où de nombreux d'endormis ne se sont jamais réveillés. Son "vade mecum" est toujours à portée. Sa devise: " En garnison sécurisée, on roupille et on met au point-mort, en zone d'insécurité, on passe la 4ème et on tire avant l'autre…ou on l'emm...jusqu'à ce qu'il se dévoile" …pas facile quand celui d'en face pense de même…mais en Arabe ! 

Les anciens "Marocains" auront tout à apprendre, le terrain nouveau, toutes les pistes des pétroliers et autres, les habitants à étudier, les connaître, les classer ainsi que leurs villages, douars, mechtas et surtout s'imprégner de l'ennemi afin de le mieux combattre. Au Maroc, il y avait un certain panache dans les combats, ici c'est la sauvagerie, les atrocités, les lois de la guerre bafouées.                    

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4/   SECTEUR POSTAL 88 880.

La Jeep file et rejoint rapidement B.B.A. Là, se trouve la base arrière et le P.C. du Secteur HODNA OUEST et du 8ème Spahis Algériens. L'Adjudant et le Chasseur sont en tenues de combat neuves, chèches etc….

Baroud est reçu par le Capitaine-Adjoint qui lui fait remettre le premier sac de courrier arrivé. Oui, le premier car le n° du Secteur Postal assigné au 12ème n'est connu que depuis une dizaine de jours. Beaucoup de courrier pour le capitaine LORRAIN et une lettre de Marguerite. Pour cette lettre notre Adjudant aurait traversé des montagnes.

A Meknès,  dès que furent connus ces cinq chiffres, CLERGEAUD en avertit aussitôt les familles. Ce courrier au Maroc passera par la poste aux armées.

Il y en a aussi pour le Chef de Corps…et des offres de services de quelques commerçants du coin bien renseignés ! Comme les soukiers ambulants du temps de la conquête qui suivaient les troupes avec leurs charrettes, ceux des temps modernes savent qu'un régiment qui s'implante est une source de commerce fructueux. Surtout dans une région pauvre encore plus affaiblie du fait de l'insécurité des routes et de la rébellion. En rentrant, le courrier sera remis au Capitaine.

Baroud aurait aimé se rendre au 2ème Escadron revoir son fanion porté jadis par le seul grand Noir et son ordonnance…mais cet Escadron est isolé. Il a quand même le temps de passer au foyer et acheter un insigne du 8ème qu'il va arborer ostensiblement.

Le Colonel BUIS est absent et une partie de son E.M. L'Adjoint conseille au Chasseur d'attendre une escorte qui doit partir en début d'après midi. Baroud qui vient de faire caler son poste sur les fréquences PC et 4ème Escadron/8ème et noté les indicatifs, part de suite, seul. Rares sont les embuscades de fin de matinée et de début d' après midi…car le fell doit avoir le temps pour se replier avant la réaction.

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PIRAS a maintenant sa Jeep bien en main car à Meknès il avait peu roulé et n'avait jamais craboté. Cette route D8 est tortueuse et encaissée, dangereuse en certains endroits…enregistrés dans le cerveau de Baroud comme tout ce qui importe le plus lors d'une éventuelle action.

Il y a 60 kms entre B.B.A. et M' Sila mais on s'arrête au poste du KSOB où est un barrage relativement important. C'est un peloton du 4ème Escadron qui est là. Un S/LT fait visiter son poste…fournit les divers renseignements demandés…offre un pot…et annonce par téléphone à M' Sila de l'arrivée des précurseurs…dans une heure, pour le déjeuner. 

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-"Vous ne croyez pas mon Lieutenant que si cette ligne n'est pas coupée, c'est qu'elle sert aussi à l'O.P.A. locale ? Ces lignes du bled environnant passent par le central de la Poste…d'après mes documents. Aussi par le branchement d'un EE8 par exemple, "n'importe quel rebelle" peut enregistrer toute communication…et même les plus banales ont leur importance."

Aussi Baroud décide de partir de suite ( Palestro…2 heures !) Il en sait suffisamment pour ce poste qui reviendra au 1er Escadron…puis à d'autres par la suite.

Comme les Gendarmes de Brigades, les Policiers et certains autres fonctionnaires, il n'est pas bon de sédentariser les soldats en zones sensibles. La routine est à proscrire.                                 

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 A M'Sila, le Capitaine n'est pas là et c'est le LT en premier, un Saint-Cyrien, qui reçoit ce précurseur, s'étonnant de le voir arriver seul, sans escorte et si vite !

Le PC de ce 4ème Escadron est dans une propriété agricole "réquisitionnée" à l'entrée du village. Elle est ceinte de hauts murs et des vergers aux abricots presque à maturité l'entourent. Des défenses de barbelés et ribarts ferment les endroits non murés.

Pour l'E.C.S., en l'aménageant, cette ferme serait défendable et suffisante. Seule  l'implantation du P.C. pose problème. Sur la place proche, une maison "en dur" aux nombreuses pièces conviendrait. L'infirmerie et le Peloton d'Intervention ne seraient pas loin dans un bâtiment donnant sur la place. Un groupe de combat fournit par l'Escadron" de semaine" serait de protection immédiate et logé au P.C. Enfin, le colonel HUOT décidera sur place avec ses Chefs d'Escadrons et l'O.R.

Le Lieutenant, seul Officier présent,  prend pour ce midi son repas à la popote S/off. PIRAS ira traîner autour des cuisines…c'est là que l'on mange le mieux. Invité, Baroud doit se présenter et aussi son Régiment dont les premiers éléments arrivent à Alger et seront logés au camp du Lido de l'Ecole de Cavalerie.

Puis, il parlera à la dizaine de convives de leur 4ème Escadron du 8ème G.S.A.P. du Capitaine SALUDEN qui le commandait à Tlemcen…des combats d'Annam et de Vinh-Yen au Tonkin où le soir de la bataille, il ne restait dans cet Escadron que le Chef QUINIOU et une dizaine de Spahis.Ces gens savent déjà que leur fanion est le plus décoré du Régiment.

L'Officier parlera alors de ce qu'il sait, secondé par l'Adjt Chef, président. Le fantoche "général" BELLOUNIS et son armée du M.N.A. en lutte contre le F.L.N, sa disparition et les massacres de Mechta-Kasbah et MELOUZA, 300 morts et 150 blessés, tous civils, vieillards, femmes, enfants par le F.L.N. local. Plus succinctement de la perte du S/LT DUBOST et son Peloton. On ne s'attarde pas à ce repas.

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Rapidement la Jeep a fait le tour de la petite ville, plus exactement un gros village. Des maisons de type européen inhabitées…des rues mal entretenues, le quartier arabe le long de l'oued M'sila avec ses maisons de torchis. Cet oued venu du Ksob va mourir dans le chott, une immense mare d'eau magnésiennes de 70 kms sur 10, croupissante, dormant au milieu d'un sable ocre et qui fume sous le soleil. Après ce chott et le petit poste de Baniou, c'est Bou-Saada et les Ouleds-Naïls.

Il y a peu, des gens du F.L.N. sont venus en plein jour, ont botté au train le Commissaire de Police, un ou deux inspecteurs et la demi-douzaine de policiers, leur ont pris toutes les armes, munitions, équipements divers, ont défilé en ville avant de repartir dans leur montagne. Depuis, si toute la population salue, avec des regards de chevaux qui reculent, tous les gradés français qui passent à proximité, elle est acquise au FLN et l'O.P.A. de la cité doit être bien structurée et afin de ne pas se dévoiler, aucun attentat n'a eu lieu ici.

Sur la place du souk, pratiquement vide, des musulmans, et ceux d'ici en sont des vilains, regardent cet équipage aux calots bleu et jonquille. Ils savent déjà qu'un régiment d'Afrique arrive du Maroc et uniquement composé de jeunes Français bien encadrés. Changement total avec ces Spahis en majorité des Musulmans débonnaires…auréolés de leur dernière campagne "chez les Chinois" !

Voilà l'Adjudant qui s'avance vers un trio assis sur un trottoir…des vieux. Ils semblent étonnés qu'après la salutation d'usage, ce gradé leur demande, en arabe, où il pourrait trouver un magasin vendant des journaux et cartes postales. Etonnés, faisant répéter. Enfin l'un d'eux se lève et l'emmène dans une ruelle proche chez un épicier mozabite.

Ce dernier parle bien français, oui, il a des cartes postales…il dit que chez lui il y a de tout…sauf des journaux et autres revues. Il faut aller au Tabac près de la Poste pour en trouver. Le Mozabite vend de la bière et des sodas, avec une kessra fraîche et une livre d'olives, pour le cas où ! Il ne reste plus qu'a trouver un gros bidon pour l'eau…car la chaleur se fait sentir et on va avoir du chemin à faire.

Pas loin, un quincailler Juif tient boutique sur la place. Il a le tarbouche de travers, n'est pas rasé depuis l'avant dernier shabat semble-t-il…peut-être un deuil récent ? Il a des nourrices de 10 litres et fait même un rabais de 20%…De futurs clients éventuels doivent être "soignés" et il dit, avec forces courbettes, que chez lui,  tous les nouveaux "Marocains" seront les bienvenus. Déjà tout se sait donc ici. Les Spahis ont dû parler. Pas un européen ne sera aperçu lors de ce tour "en ville".      

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 5/   AUDACE N'EST PAS DERAISON

Baroud et PIRAS vont passer la nuit au P.C. du 4ème Escadron à la ferme "BOUDIAF"…comme quoi, il n'y avait pas que de pauvres fellahs dans le bled algérien, car cette ferme est d'importance.

Après le dîner, Baroud avec l'Adjudant d'escadron local, va faire le tour de ce poste afin de voir ce qu'il en est de nuit. La route est bien éclairée mais des fils électriques et téléphoniques se prennent dans les branches de platanes…qui peuvent aussi permettre une escalade…Il faudra élaguer au maximum et surtout ne pas compter sur cet éclairage en cas de harcèlement, car il serait coupé.

Prévoir un phare sur batterie aux postes d'angles…il note. En face, se méfier des habitations arabes par où peuvent s'infiltrer un ou des lanceurs de grenades…il note. Il note aussi que cet Escadron est fatigué et entre dans la routine…trop de Spahis musulmans en "Quartier-Libre" jusqu'à 20h vont traîner "en ville".

Il va passer la nuit dans la chambre d'un S/officier absent. Le lendemain, après le café, Baroud va au bureau du Capitaine, et le Lieutenant lui demande d'étudier les cartes au 1/50 000ème du S/secteur avec les implantations d'unités. Pas grand-chose à vrai dire pour ce peu de monde, le 4ème Escadron du 8ème et des éléments du 1/4ème Zouaves. Il reporte sur les siennes les utilités. Peu importe que les fells les prennent…ils connaissent déjà nos implantations.

Baroud demande s'il est prévu des opérations dans le coin pour ce jour…des ouvertures de routes,  ou de pistes…Liaisons ravitaillement etc…

-"Pas grand-chose…Vers 09h00 une patrouille d'AM et un Scout vont escorter un GMC et un Dodge Appro pour des gens qui commencent à installer une base ALAT sur la piste de Tarmount et pousser aussi jusqu'aux Beni-Ilmane en liaison avec le 1er Escadron…Si vous voulez partir avec eux." 

-"Merci mais il me faut terminer mes "papiers M'Sila" retourner en ville…Mairie…PTT…Police Dispensaire. Je partirai ensuite voir Dokkara…El Haourane…et reviendrai prendre la piste de Beni-Ilmane où je passerai la nuit dans ce Poste…Je reviendrai vous voir et déjeuner ici avant d' aller vers Selmane et pousser jusqu'à Barika (hors zone), le soir je serai de retour à Sétif…pour revenir le lendemain à B.B.A. pour certaines mises au point. De toute façon, mon Capitaine a déjà fait le plus gros du travail…à moi les détails." 

-"Vous êtes fou ou inconscient ? Ils sont tous comme vous au 12ème ? Vous promener avec une Jeep…à sec…qui peut tomber en panne dans des coins pourris, et s'il vous arrive quelque chose…embuscade…mine…on me reprochera de vous avoir laisser partir ainsi. Je peux à la rigueur vous donner mon Scout de cdt." 

-" Merci mon lieutenant, je suis loin d'être un "va-t-en guerre" et j'ai la radio. Déjà eu 5/5 avec certains postes qui attendent tous la relève…J'ai déjà sauté deux fois sur des mines en Indo…dans votre régiment ...alors une troisième ! Et puis, on vous l'a bien appris…dans une embuscade, on ne tire jamais sur le premier véhicule, surtout un VTT , "on" attend le ventre, là ou cela fait le plus mal. Derrière moi, ce sera le vide et je ne repasserai jamais au même endroit. Et puis, ma femme attend un bébé, je lui ai promis de rentrer. J'ai peu de temps à passer ici…alors je vais au plus pressé. En tout cas, je vous remercie pour l'accueil…logement, nourriture et l'essence que vous ne voulez pas imputer au 12ème."

Les pleins faits, comme les adieux, Baroud et PIRAS, seuls, continuent leur mission. D'aucuns vont dire : "Ce Baroud se donne toujours le beau rôle...critique les autres…connaît tout …c'est un de "la cravate"! Qui pourrait "parler de soi"…que soi même et aussi justement ?...Un "Journal" est surtout tenu pour ses propres faits du jour…non ? A noter aussi que le narrateur est loin d'être "maso"….et comme le lui a dit un jour, entre deux bières, un ancien de la Colo au Tonkin : 

-"La Vérité ? (grand V) Il faut s'accrocher à elle comme un morpion sur un poil du cul d'un teigneux! " La forme est discutable…mais le fond tient la route. Baroud avait 20 ans…il retiendra.         

  22

 
 En roulant vers Dokkara et après être passé devant le chantier de la piste d'aviation sous les yeux d'ahuris pelletant, qui n'ont jamais vu une jeep, pare brise rabattu, avec, ficelé devant le radiateur un élément barbelé de Ribart (cadeau de M'Sila). La vitesse est réduite après l'embranchement des pistes principales vers l'Ouest car elles sont dans un tel état ! En plus la poussière soulevée par un vent d'ouest oblige le port de lunettes sur le casque léger. PIRAS observe bien le terrain et s'arrêtera au moindre signe suspect…mine…sape…etc…L'Adjudant, carabine en main, qui surveille les abords, raconte ce qu'il a appris la veille au sujet de la Maison forestière d'El Hourane proche.

Ici, en novembre 1956, a été tué le MDL Chef MARTIN du 4/8ème Spahis, également le chef du District des Eaux et Forêts, ainsi qu'un garde. Un Spahi a été blessé.

Un poste y fut alors installé avec le peloton du SLT DUBOST, un O.R. rappelé. Adjoint, un Mdl Chef musulman, 5 autres Sous-Officiers, européens et musulmans, 35 Brigadiers et Spahis avec 3 A.M. M8, un char léger M8 Obusier de 75, une Jeep et deux H.T. La maison forestière aménagée est entourée d'un réseau de barbelés. Ce poste au ras de la forêt est dominé par un piton. Pas de champs de tirs malgré l'abattage d'arbres et nettoyage du sous-bois. Les véhicules sont alignés devant la maison…prêts à sortir.

En fin d' après midi du 4 février 1958 arrive l'Half-Track de l'échelon du 4/8ème Spahis avec un Adjudant dépanneur (dont l'épouse réside à M'Sila) et quatre Spahis pour dépannage et entretien-révision des véhicules…durée 48h00.

Alors que la nuit tombe, hors 3 sentinelles, tout le peloton est réuni dans la grande salle pour le repas. Avec l'éclairage de lampes à pétrole et un bon menu, l'ambiance est bonne. A une petite table le LT dîne avec l'Adjt. Selon "la caïda" (habitude, coutume) le Chef et S/Officiers musulmans sont à une autre table. Leur "tambouille" se fait à part.

Derrière la salle, deux pièces fermées aux fenêtres barreaudées et a demi bouchées sont à usages de cambuse et cuisine. D'autres pièces éloignées sont des chambres. Deux Spahis, les moins aptes à servir des blindés font office de cuisiniers. Chacun du peloton a son arme à portée de main, des P.A.45 pour la plupart.

Le Chef quitte la table au milieu du repas et appelle un Spahi. Ils sortent. En passant, l'Adjoint a dit à son Officier qu'il allait faire une ronde. Rien d'anormal, au contraire…sauf l'organisation de ce Peloton se croyant invincible. A l'extérieur, derrière de rudimentaires blockhaus, les sentinelles veillent et celle de la porte d'entrée est remplacée par le Spahi amené par le Chef.

50 djounouds, silencieux dans leurs pataugas, descendent de la montagne assez loin du poste et s'en approchent par la plaine parsemée de roches. Ils sont à l'heure prévue par l'Adjoint du Peloton qui trahit les siens et vend "son" poste à l'ennemi. Les sentinelles arrières ne peuvent voir celui qui, devant, ouvre en silence le passage.

Le chef du commando ALN est un adjoint d'AMIROUCHE …W III… le sanguinaire de l'Akfadou, celui qui tuera cent fois plus des siens que de soldats français (la bleuite). Parlant bien français ce chef, armé d'une MAT 49, P.M. des plus efficaces, s'encadre dans la porte.

-"Debout ! Mains en l'air et pas un geste ! Pour vous la guerre est finie. Nous ne tirons pas si vous ne bougez pas!"

Près de lui se tient le traître, certains des Spahis européens rient et croient à une plaisanterie. Une rafale tirée dans le plafond les font vite disparaître sous les tables. D'autres djounouds s'infiltrent alors qu'à l'extérieur des rafales signalent la mort des deux sentinelles. L'Adjudant qui n'a pas d'arme crie "Mais tirez bon Dieu !" Un coup de crosse l'envoie à terre et avec le Lieutenant, ils rampent vers le seuil, pensant certainement pouvoir atteindre un blindé.

Les Spahis algériens ont vite compris dès le premier instant. Ils savent que pris par ces rebelles, leur mort sera atroce, alors au Garand, au Pistolet Mitrailleur, ils tirent vers la porte et c'est un carnage.

Seuls les salopards s'en sortent, puis se mettent à tirer vers l'intérieur. Des blessés geignent. Sur les ordres du chef félon, les Spahis valides sortent les mains en l'air et sont parqués à une centaine de mètres du poste. Des rebelles ramassent les armes et au passage tuent la dizaine de blessés et retuent…les tués. Dehors, des djounouds démontent les mitrailleuses ou essaient de le faire sous les ordres du chef. D'autres mettent le feu à quelques véhicules avec des jerricans d'essence. Le chef fell du commando, craignant une réaction rapide, donne l'ordre de repli.       

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Les deux cuisiniers se sont terrés dans leurs pièces qui ferment à clé. Quand un rebelle leur crie d'ouvrir, l'un tire une rafale de son P.M. au travers de la porte puis se met à l'écart couché sur le sol avec l'autre. Les fellagha (sans s car pluriel on dit un fellegh.), recevant des ordres de repli n'insistent pas. Après ce fut le grand silence troublé seulement par le crépitement des incendies.

Le troisième homme qui "donnait la main" aux cuistots, un des dépanneurs, était sorti peu avant le Chef afin d'aller satisfaire un besoin naturel, sans arme. En passant, il prévient la sentinelle non encore relevée qu'il allait aux feuillées, puis le cria à l'autre sentinelle arrière. Les goguenots sont dans une trouée des barbelés et ceints de branchages. Ainsi, non vu, il assista à l'évènement, tétanisé. Il devina la mort des sentinelles. Vit passer et repasser le groupe de rebelles. Enfin, après ce qui lui parut une éternité…une demi-heure à peine, ne voyant plus personne, se rendant compte de l'incendie qui éclairait le poste, à demi fou, il rentra dans la pièce principale et vit ses camarades morts. Voyant ce spectacle ignoble, il se mit à crier "Mon Lieutenant…mon Lieutenant !" (c'est son Adjudant qu'il appelait).

Les deux autres, l'entendant, sortirent armes en main. Deux allèrent d'un corps à l'autre, le troisième armé surveillant sur le seuil cria : "Tous partis…il y a le feu !" Que pouvaient-ils faire ? Un brigadier aurait pu commander, c'est le dépanneur qui le fit.

-"Vite ! Il faut prévenir M'Sila avant que les fellouzes reviennent. D'abord essayons d'éteindre, venez, on va prendre les extincteurs de bord.

Seuls trois véhicules étaient en flammes, deux purent être sauvés. La radio ! Ils mirent le poste du Half-Track dépannage en marche…mais rien que des grésillements. Ils ne savaient pas s'en servir.

Alors ce véhicule, en pleine nuit, phares allumés, partit en direction de M'Sila. Sur la piste les rescapés trouvèrent des secours alertés par des tirs et l'explosion des munitions de l'AM, heureusement placée à une des extrémités et isolée…celle du Chef de Peloton. Ils racontèrent ce qui s'était passé. 

PIRAS écoute et ralentit encore…"Plus vite" dit l'Adjudant qui vient de repérer des passages récents de véhicules…dans les deux sens.

Enfin, ils arrivent aux premiers contreforts du j'bel Mansoura…le pays des Ouled Mansour. La maison forestière, ou ce qu'il en reste, est en vue à 300 m quand un vol d'oiseaux, des pigeons ou tourterelles peut-être, une demi-douzaine, levés certainement par le passage de la Jeep, se dirige droit vers ce poste abandonné et les grands arbres qui l'entourent. Subitement, après un plané pour s'y poser, ils rebattent des ailes et font un crochet pour aller se perdre ailleurs.

-"PIRAS ! à gauche ! A travers les hautes herbes, allez derrière le gros rocher à 100 mètres. Crabotez s'il le faut. Attention à  la casse ! "

Pendant ce temps tous sens en éveil, Baroud tente de voir malgré les sauts. Enfin, la Jeep est arrêtée à l'abri, moteur coupé. "Jumelles". PIRAS n'a pas encore compris, il est en train de retirer des herbes prises dans le Ribart.  

-" C'est par ici que les moudjahidines sont passés pour investir le poste, et personne ne les a entendus…vous avez vus les oiseaux ? Quelque chose les a empêchés de se poser…un renard ou un chacal…un berger ? Non, un troupeau serait dans la plaine.                                                            

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 Je pense que peut-être des gens d'un douar avoisinant viennent récupérer des matériaux. Des fells de passage qui font halte ? Non…ils vont de douars en douars-relais qui ont des guetteurs…souvent des enfants avec quelques bêtes. N'ayez crainte PIRAS nous n'irons pas vers ces ruines."

L'Adjudant pense qu'en l'endroit, un repli en forêt est très facile, des Moudjahidines peuvent être postés là. Pourquoi ? En plein jour…mais ces "combattants" ont parfois des comportements idiots. 

-"Viens, approche ! dégage de derrière ton rocher…viens voir plus près!"…peut-on penser en arabe.

 -"PIRAS, vous aller vider un chargeur en direction de la maison, en balayant…tirez à l'horizontale. Vous remettez un chargeur et me passez la carabine…vous dégoupillez une OF que vous lancez par-dessus le rocher…bien par-dessus hein ? Vous remontez dans la Jeep…moteur en route et immédiatement on reprend la piste à gauche…avec la poussière aucun tireur ne pourrait nous avoir"

Il n'y aura pas de riposte…la fantasia est terminée. Peut être qu'après tout il n'y avait " que du vent !" Cela s'appelle une action "à priori"…dans le doute ne jamais s'engager sans réfléchir. 

Piras n'a encore jamais lancé de grenade…il en connaît le fonctionnement et c'est une bonne occasion. Il en a une accrochée par la cuillère à une poche de sa veste. La carabine US MI est semi-automatique, elle tire coup par coup sans autre manipulation que le milieu de l'index appuyant sur la détente. Il y a 15 cartouches de 7,62 par chargeur. Certains, allongés, peuvent en contenir le double. On a le temps, aussi l'Adjudant en profite pour faire encore de l'instruction.

-"Tirez de la gauche vers la droite, posément approximativement tous les 5 mètres quand des balles sifflent, celui ou ceux d'en face…s'ils y sont !...pensent avoir été aperçus et que le tir leur est destiné. Première réaction, ils vont s'abriter…deuxième réaction, "ils" vont tirer…vous avez compris PIRAS ? Il faut que nous "détalions" entre ces deux réactions…la grenade c'est pour le bruit et la poussière. Considérons cela comme un exercice à munitions réelles…jouons le jeu et restez calme. Je suis persuadé qu'il n'y a pas de danger…


Alors, quand PIRAS eut bien compris, Baroud lui dit "Feu !" Appuyé contre le rocher, calmement, il tira ses 15 cartouches…passa la carabine à l'Adjudant placé derrière lui, puis après un instant d'hésitation, dégoupilla sa grenade et la lança le plus loin possible et en hauteur comme on venait de le lui dire. Il grimpa alors dans le VTT, mis en route et attendit que son passager fut installé pour filer vers la piste auparavant indiquée. Naturellement aucun tir contre eux.

Baroud est satisfait, maintenant, quoiqu'il arrive, PIRAS sera à la hauteur…et puis, il a bien vu que le Pyrénéen avait conservé l'anneau de grenade et sa goupille, mises dans sa poche après le lancer. Un signe qui ne trompe pas et démontre la maîtrise et le sang froid. 

-"C'est bien PIRAS…vous voyez que la guerre n'est pas difficile…sauf pour ces malheureux Spahis qui presque tous perdirent la vie. Une heure après dans la montagne, le Lieutenant Dubost et l'Adjudant furent abattus ainsi que plusieurs Spahis, des Musulmans. Les rebelles ne conservèrent que les "porteurs" de ce que les fells avaient pu emmener…armes…pharmacie…radio SCR 300 etc…Peu à peu, plus de nouvelles des survivants, certainement tués eux aussi. Bien plus tard, on apprit que l'un deux était prisonnier en Tunisie. Avec d'autres prisonniers, à des fins politiques, ils furent fusillés…d'où déclanchement chez nous, d'une très grave affaire. En souvenir de ce jour, votre anneau appelez-le "el haourane"!"                 

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A Dokkara, il y a des Zouaves. Le Poste est ce qu'il est, pas brillant. Les Chasseurs d'Afrique qui devront  tenir le coin vont avoir du travail. D'après les cartes, le pipe de la Station 3 vers Bougie devra passer à proximité. Le Djedoug qui pitonne à 1200 mètres est laissé à main droite. Sur une mauvaise piste, mais indiquée sur la 1/50 000ème, on doit pouvoir atteindre un douar, Tarmount. L'ennui est que l'on ne peut trop s'écarter de cette piste qui, à part celles de quadrupèdes, chevaux, mulets ou ânes, ne portent aucunes autres traces…même pas celles de pieds humains. Les premiers kermès ou autres chênes verts, des yeuses, sont à 200 m à droite et aussitôt après la végétation grimpe. Des outardes sont levées signe que personne n'est venu les déranger. PIRAS est maintenant volubile…il parle de son premier lancer de grenade, de sa carabine qui fonctionne bien…de sa quinzaine d'étuis qu'il aurait peut-être fallu ramasser…comme au pas de tir. Puis il redevient silencieux quand l'Adjudant lui dit qu'il a vu ses monts pyrénéens. Etonnement du conducteur.

"Mais vous êtes venu chez nous mon Lieutenant ?"

"Oh c'est un grand mot…j'y suis passé au dessus fin juillet 1954 en rentrant d'un mois de permission en France…du froid, de la pluie. Bordeaux-Casablanca en SO 30 Bretagne militaire. Oui, vues d'en haut, elles sont belles "vos" Pyrénées. Vos parents vont être contents de vous revoir bientôt, veinard qui passera Noël chez lui. Et votre père tout fier de vos galons de Brigadier…car, n'en parlez pas à vos camarades qui arrivent, vous êtes sur la prochaine liste car capable dans votre fonctions de conducteur, à défaut de faire partie d'un équipage de blindé."

Le chef ne doit pas faire de paternalisme mais par moment jouer au grand frère. Se mettre à la place des jeunes appelés…connaître leurs peines comme leurs joies, aimer leur esprit de camaraderie et surtout savoir qu'ils marchent mieux derrière un chef qui les estime et les considèrent comme des hommes, tout simplement. Dans le métier des Armes, il y a de tout et chaque gradé a sa manière de commander. Le lecteur (s'il y en a) commence à comprendre ce S/Officier qui raconte… sa vie algérienne présente….et puis, avec des jeunes…on reste toujours jeune, bessif.

Par une piste plus large atteinte et qui porte des traces récentes de passage d'A.M. et  camions, fréquentée par quelques muletiers ou âniers, l'allure est plus rapide. L'heure est bien avancée. Il s'agit de ne pas "louper" le poste le plus à l'Ouest du 8ème Spahis où doit se tenir le Capitaine du 1er Escadron.

Une Jeep seule dans ce bled perdu, sans radio pour ainsi dire, trop éloigné, Baroud n'a pu avoir aucun contact, c'est de la folie pure pourrait-on penser. Et si ce véhicule était immobilisé ? Si attaqué par des malfaisants, si sautant sur une mine évitée par d'autres ? Si…si, avec des si on n'avance guère. Il est des moments ou l'audace paie, bien sûr c'est plus confortable de suivre…dans la poussière une escorte mais la mission actuelle n'est pas le train-train. Il faut faire une synthèse de tout ce qui a été vu…le terrain …les axes de circulation…les zones à risques…l'implantation de postes…près de points d'eau etc…comment Baroud pourrait-il faire du meilleur travail  en ayant des œillères et suivre les règlements à la lettre ? La Jeep a soif et la nourrice d'eau est vide…si on ne trouve pas d'eau, il va falloir faire comme les anciens des Compagnies Sahariennes esseulés (très rares)… attendre le refroidissement,  boire les deux ou trois bières tièdes qui traînent et p…dans le radiateur. Bien heureux encore que l'on ne soit pas au Tassili.

L'an passé, en chassant des congas en plein été aux confins, intérieur Maroc, l'Escadron des Bisons étant alors commandé par le Capitaine LORRAIN, Baroud a eu des problèmes de "vapor loock".

Heureusement que GUIDERDONI, le chef dépanneur, un ancien,…lui avait donné la manière de remettre en marche. Mais aujourd'hui, il ne fait pas encore trop chaud. Enfin l'équipage…eh oui ! arrive au puits de Mahdi…Le Mahdi est l'homme attendu, du genre Messie, drôle de nom pour ce bîr qui est à l' écart d'un groupe de mechtas. Des curieux s'approchent, un homme qui a dû, en son temps, travailler en France, demande si on a besoin de quelque chose. "Non, chùkroun, juste de l'eau, les autres arrivent derrière. "Dans la charia mentir n'est pas péché…quand c'est pour la bonne cause. Et ces gens qui s'approchent en sont peut-être de braves. Un gamin rapporte la nourrice remplie, quelques paquets de "pain de guerre" et des concrètes distribuées et hue les 60 chevaux !

Il faut trouver une piste allant au NW afin d'atteindre avant peu Aïn Amiane…qui est une source.

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La Jeep est à nouveau sur les traces du convoi de ce matin. Il ne reste plus qu'à les suivre sur cette piste monotone qui doit mener vers ces monts ocre et pelés aux pieds desquels doit se tenir le poste.

Si aux temps anciens, les forts et villages fortifiés se tenaient sur les hauteurs, il est à croire que depuis la grande guerre on aime à tenir les plats, bien souvent dominés, afin de permettre à l'ennemi une manœuvre d'approche plus aisée. Dièn Biên Phù en est un du plus bel exemple et avant, la RC4 sinuant entre des calcaires. La gigantesque embuscade des éléments de deux Divisions de Giap qui, à Vinh-Yen en 1951 tenaient les hauts avant de descendre à la curée. Et Baroud sait de quoi il parle.

Où sont les capitaines de Napoléon qui savaient tout simplement se servir du terrain...car avant tout, c'est lui qui commande la manœuvre ? Baroud sur ses papiers, et il en parlera à LORRAIN...a fait déplacer des postes...oui, l'eau est en bas car elle est le principal problème dans le bled...mais qui tient les hauts tient... les bas.

-" Vous voyez, PIRAS, ces hauteurs vertes à droite, là se tiennent Melouza et pas trop loin la Mechta Kasba...Cela vous dit quelque chose ?" Non, il ne sait rien à ce sujet. Il y avait dans cette région deux organisations armées qui luttaient chacune à leur manière pour l'indépendance de leur pays. Le M.N.A., la plus ancienne, celle de MESSALI HADJ, celui qui à Paris a dessiné le drapeau Algérien se voulait plus tempérée, éviter les excès dans une guerre où les discussions auraient eu le pas sur les armes.

Ici, un de ses fidèles, Caporal-chef de Tirailleurs, qui s'était nommé général, BELLOUNIS , faisait un peu le double jeu. Il se disait l'ami des Français, évitait de les combattre ouvertement. Par contre la nouvelle création du F.L.N. ayant prise sur la majorité du peuple, ne pouvait accepter le MNA de cette région plus Arabe que Berbère. Le FLN, tout simplement, ordonna à l'A.L.N. de supprimer le M.N.A. trop aidé par les troupes locales, en l'occurrence ce 1er Escadron du 8ème Spahis commandé par le Capitaine COMBETTE, ainsi que de la S.A.S. (Administratif) et divers supplétifs.

12_RCA_WATTENNE_CNE_COMBETTE

 

Le grand chef de l'ALN de la W III est Mohamed SAÏD. Qui était-il ? Un ancien agent nazi qui a été condamné à mort à la Libération...puis gracié...libéré. Des Français qui avaient fait moins que lui ont été fusillés, eux ! (Baroud va au plus simple afin que Piras intéressé puisse comprendre et raconter plus tard cet ORADOUR ALGERIEN).

SAÏD ordonna au Capitaine ARAB et au Lieutenant A.E.K. BARIK, des Kabyles, d'aller avec leurs Katibas nettoyer Melouza qui est situé à 7 kms du poste français de plus proche.

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Dans la nuit du 28 au 29 juin 1957, le FLN qui a investi Mélouza...y entre et fait sortir plus de 300 hommes qui y sont. Ces derniers seront emmenés plus loin, hors de la vue des familles, à Mechta Kasba et là, à coups de poignards, de pioches, pics, haches (afin d'économiser les munitions) trois centaines de "messalistes" sont massacrés après tortures.

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BELLOUNIS, lui, sera tué un an après...par l'armée française après s'être éloigné d'elle après ce massacre dont le F.L.N., à forces cris, aidé des médias, essayera de l'imputer à l'Armée française. (Le Tam-tam rouge est toujours un des premiers à salir l'Armée de la France.)

-"Nous étions si bien au Maroc !" sera la seule phrase de PIRAS qui s'aperçoit que les traces des Automitrailleuses  bifurquent …Prendre l'une ou l'autre piste ? Et ces cartes ne sont pas toujours précises!  Il suffit d'une crue une année, pour que l'une d'elles passe ensuite à quelques kms.

Mais "Moul Ahna"…Mon Seigneur, est là qui fait bien les choses. En cet instant on entend un hélicoptère approcher, une Alouette II équipée en EVASAN qui telle une libellule curieuse aux gros yeux, fait le tour de la Jeep et regarde ces fous aux calots inconnus dans ce secteur, qui se promènent seuls.

Mais Baroud a pu avoir au 508 le PC du 1er Escadron et annonce son arrivée…Facile, il n'y a qu'à suivre la direction que prend l'hélico. Après environ 5 kms, le poste est atteint. Bâti en béton, mais non terminé, sa forme est triangulaire. Le mont chauve semble près et un mortier de 81 tire à 3 kms ! A la W III il y en a quelques uns.

Enfin, il est un coin où il y a une certaine civilisation…des douars au milieu de la verdure et la forêt qui reprend au Nord. Comme presqu'autour de tous les postes des constructions se font et la vie reprend surtout lors du souk hebdomadaire.                                                     

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La Jeep arrive à hauteur de l'Alouette dans laquelle on y charge un Spahi. Les Chasseurs le sauront après, c'est un appelé du poste qui a été blessé mortellement et accidentellement par un camarade manipulant son arme. Trop de jeunes meurent ainsi dans cette guerre, accidents de la route, par imprudence, non respect des ordres ou consignes, routine, faiblesse de certains gradés.

Enfin, dans la lettre qu'écrira son Capitaine et précieusement conservée par la famille après l'avis officiel apporté par le Maire et les Gendarmes, il sera mentionné que ce fils sera mort pour la France en remplissant son devoir. Certains Capitaines ajoutent "mort au combat" où "en se portant au secours de ses camarades" quand il s'agit d'un conducteur qui aura commis une faute (manque de maîtrise…ravin trop proche…boisson.)

L'Officier ne ment pas…si ce garçon a perdu la vie en Algérie c'est bien parce qu'on l'y a envoyé faire la guerre, non ? Et si cela peut en partie adoucir un deuil cruel, ce qui semble un pieux mensonge est honorable. La Médaille Militaire et la Croix de la Valeur attesteront de ce sacrifice.

On palabre autour de l'Hélico. Le médecin du bord et celui du poste surtout, car ce Spahi est bien mort et les EVASAN n'ont à transporter que des cas d'urgence, surtout quand le pronostic vital est engagé. Ce véhicule de l'air n'en est pas un de mortuaire…et s'il était dérouté en cours de vol,  pour d'autres cas graves ? Dans un quart d'heure, lors de son retour…cette mort sera dûment constatée lors du déplacement.

La France est pauvre…elle est pauvre de tout ce pétrole qu'il y a ici en dessous. Elle est surtout pauvre en "grands hommes"…Mais elle est riche de magouilles, de mensonges, de tricheries, et même d'accepter cette guerre sur son propre sol hexagonal…donner ordre à ses militaires de toutes catégories, de ne plus circuler en tenue dans sa propre capitale est de faiblesse impardonnable.

Ici, il faut bien les remplir ces putains de missions et surtout celle de "casser du fell"…avec bien souvent des moyens…bien moyens !

Alors des Capitaines "gonfleront" des effectifs de supplétifs, joueront sur l'Ordinaire, perdront, lors d'engagements des matériels toujours présents, vendront même leur âme au Diable pour pouvoir acheter ailleurs les quelques sacs de ciment que les services officiels ne peuvent accorder plus. Payer quand même les villageois "porteurs de pierres" pour les constructions…Pour acheter au prix fort, des renseignements et les agents. Ainsi ils sauveront bien des vies, surtout qu'avec la S.A.S proche, il faut tout faire pour aider ces malheureuses populations et les empêcher de virer leur cuti. 

Et surtout ce qu'aucun "Chef d'Entreprise civile" ne ferait, prendre bien souvent de l'argent de leur propre poche pour le bien de tous ceux dont ils ont la charge. C'est aussi, parfois, les méthodes employées par d'autres petits chefs conscients et responsables. Bien sûr, il y aura parfois des abus, des dérapages que s'empresseront d'utiliser toujours les mêmes…redresseurs de torts, voire "Kollaborateurs" et il y en a !... Surtout ceux au tam-tam rouge.

Le Capitaine de ces Spahis, dans la cour près du mat aux couleurs où se range la Jeep près d'autres véhicules, reçoit bien Baroud qui porte ses deux insignes. Près de lui, un jeune Lieutenant tend aussi la main. "Le patron" est perplexe en regardant le véhicule du 12ème. A son interrogation muette, notre adjudant dit:

" Vous devez trouver bizarre, mon Capitaine, cette "décoration" au radiateur de ma Jeep. D'habitude, c'est un piquet "pare-fil" qui est fixé au pare choc. Mais au travers d'un souk ou autre activité de foule…et ici il y en a, faites moi confiance qu'à mon arrivée les burnous s'écartent vite et que les moutchous ne grimpent pas comme d' habitude sur le pare-chocs !

-"Bien vu !"…Votre Capitaine LORRAIN est passé me voir avant-hier en Bell, nous avons pu traiter des consignes les plus importantes et faire le point des travaux encore en chantiers dans ce Quartier.

Puis le Capitaine, qui a d'autres affaires plus importantes, laisse au Lieutenant le soin de faire venir l'Adjudant d'escadron et le Chef-comptable pour une visite des lieux et tous renseignements utiles.

Ce poste est clair, net, bien tenu, pas de gens aux tenues différentes. C'est un Poste de Cavaliers !

PIRAS est pris en compte et c'est l'heure du dîner. Il se fera des copains d'un soir et retrouvera même un "pays"….Baroud aussi qui vient d'entrer dans la popote pour le repas.

-"Tiens ! Baroud dit un adjudant déjà attablé et qui se lève…c'est déjà comment ton nom ?

-"Tout y est double sauf le A et toujours le dernier par ordre alphabétique, CHASTENET : WATTENNE.

"Bien sûr que je me souviens bien d'Orléans. Nous étions 35 AET.                                                   

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Comme le travail est fini…si on peut dire… et que peu à peu la popote se remplit, on dîne tôt ici, CHASTENET que Baroud n'avait pas revu depuis Orléans, dix ans déjà, le présente aux autres Sous-officiers. Comme il est le plus ancien et qu'il n'y a pas d'Adjudant-chef dans ce Poste, il assume donc les fonctions de président.

Les deux A.E.T. passeront la soirée ensemble à la popote et ensuite dans la cour du poste, sous un ciel pur magnifiquement étoilé. Leur conversation  portera surtout sur leur métier. Se remémorer aussi leur peloton du 1/2ème Hussards fierté de leur capitaine Comte de MONTALIVET, Les quatre cents coups qu'ils y ont faits. A leur connaissance, déjà cinq d'entre eux ont été tués en Indochine. Baroud parlera de "Pierrot" REQUET…son "frère" disparu à Vinh-Yen.

-"Combien serons nous aux douze coups de Minuit de l'an 2000 sous l'Arc de Triomphe dit CHASTENET (le Chaste)… Nous en avons fait la promesse lors du pot de fin de peloton "

-"Oui, combien ? Nous aurons alors,…inch'Allah, entre 72 et 74 ans ! De vrais chîbanis !

Un lit aura été monté dans la chambre du Chaste et tard dans la nuit les deux compères se raconteront encore leurs campagnes d'Indochine du Sud pour l'un, du Nord pour l'autre et surtout leurs petites histoires de famille car tous deux sont mariés avec enfants.

Baroud, toujours curieux, lui demande s'il était ici lors de l'affaire "MELOUZA"…Non, il est arrivé peu après et appris la véritable histoire de Kasbah, dans la montagne, par un jeune SLT Officier de Réserve commandant le Sous-quartier proche des lieux du massacre.

-"Tu sais, le déroulement de l'affaire, une tuerie de plus de 300 hommes est bien plus compliquée que ce qu'ont pu dire les journaux. Moi-même je m'y perds et pourtant j'ai effectué plusieurs missions en l'endroit. Maintenant le MNA n'existe plus et c'est le FLN seul qui "tient le pays"…Quand nous ne sommes pas à ses trousses.

(Ce SLT dont parle CHASTENET, est Olivier BOULA de MAREUIL…mort  trop jeune encore comme LT Colonel. Il a été un très bon camarade et Président de la 9ème Brigade de Saumur 1963-64. Le seul à être déjà de la Légion d'Honneur. Peu avant les affectations de fin de stage:

-" Tiens, "Hassani", (autre surnom donné par Henri d'Orléans) comme je sais que tu tiens toujours ton journal et désire connaître des faits réels, que tu as été du 8ème Spahis d'Indo et que tu nous as relevés" en 1958…et que tu m'as offert ce livre exceptionnel de l'exposition coloniale de 1931 "L'ALGERIE", je te donne copie de mes 150 lettres écrites aux parents relatant mes activités au 1er Escadron du 8ème Spahis. Presque chaque jour, je leur disais avec précision ce qui se passait dans mon environnement afin que plus tard, je puisse récupérer ces renseignements. (Pas le temps de tenir un journal en plus).J' étais sous les ordres d'un formidable capitaine : Jean COMBETTE. J'ai été engagé avec mon peloton et autres supplétifs…des MNA…S.A.S. etc…  dans l'affaire "Kasbah" qui a été plus compliquée qu'on ne le croit…Des journalistes de tous pays sont venus…J'avais ordre de me taire d'autant plus que l'on me collait ces massacres sur le dos. Comme tu le dis toujours…"La Mémoire…la Vérité" avant tout ! Quand tu parleras du coin d'Aïn Hamiane , mon sous-quartier, ce ne sera que l' exactitude de ce massacre de 315 hommes…ses tenants et aboutissants."

-"CHASTENET…je ne sais où tu es actuellement…si tu me lis…fais-moi signe…sur 12ème RCA/Internet.

Désolé d'avoir ouvert cette parenthèse…mais toutes les occasions sont bonnes à prendre. 

Après le café et le casse-croûte matinal, la Jeep entretenue et parée par PIRAS, notre Adjudant fait ses adieux au Capitaine et cadres présents, qui assistent au départ d'une patrouille d'A.M. et de trois Marmons, petits camions de 5T. Bessif, ordre du Capitaine, la Jeep s'intercalera dans le convoi jusqu'à M'Sila…Ce détachement se rend à Sétif, 60 kms et quelques après B.B.A., donc à 120 de M'Sila en plus des quelques 30 de poussière du début.

Il n'y a pas eu un gros travail à faire ici…sinon reconnaître l'itinéraire principal, les travaux à achever. Le CNE LORRAIN ayant fait le plus gros et survolé ou visité tous les postes de cet Escadron. 

C'est lors de ces adieux qu'un MDL Chef musulman vient vers Baroud et lui donne l'accolade selon le rite des Spahis d'antan…puis lui tient la main sous les regards ébahis des présents.       

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 -"Ah Margis! Margis Baroud ! Tu es-là  _allahou ak'bîr_ on avait parlé avec des anciens qui sont rentrés à 24 mois. Tu avais été tué au 4ème Peloton sur le grand oued (le Day)…Je suis content que non.

-"Celui qui a été tué au peloton lourd était l'Adjudant JOLLAIN (Jules) que j'ai ramené car j'étais redevenu l'adjoint comme MDL/C, c'était le jour où fut tué le CNE BOURGOIS que tu as connu comme LT. à l'E.C.S. 

-"Après le retour en Algérie et les permissions, à trois, nous sommes revenus au 8ème Spahis. Régiment normal avec des Half-Tracks comme celui du LT BENADJINA…tu te rappelles ? Chef de groupe, je suis passé B/C puis Margis, rentré avec le 8ème et maintenant ici…Mon bled Géryville c'est loin. Mais tu es Adjudant-Chef maintenant ? "

(Dans la Cavalerie, seuls les Spahis ont les couleurs de galons inversées, comme dans l'infanterie, dorés contre argentés pour le restant de l'Arme).

Notre Adjudant ne se souvient plus du nom de celui qui fut un des brigadiers du 2ème Peloton COLLINET en Annam, Mai 1950, Baroud y était chef de groupe de combat, LAOUFI, son Brigadier d'appui (FM), également de Géryville qui fut tué derrière lui (mine) fut aussi évoqué.

-"Tu veux que je te dise mon Lieutenant, tous nous aimions être avec toi…Tu as la barak'allah . Tu l'as toujours Aïssa (J.C.) de Pomone ? A Vinh-Yen, tu étais devant avec l'Adjt Chef DURAIN, nous, derrière et LT GOUVELLO tué…COLLINET tué…PIEROPAN, LT BAPST prisonniers, Chef VALET aussi et d'autres des Spahis…en pagaille. Puis, je ne sais comment, sur l'ordre de DURAIN, nous avons pu rejoindre le grand Poste…des viêts, partout, comme des mouches au souk ! Toi tu es revenu 2 jours après avec le groupe Abdesslem, tu t'en souviens ? (tu parles!) …Viens, on va boire une bière." dit le vieux spahi.

-"Pas le temps, le convoi part…je te reverrai un de ces jours"

Le Chîbani se doute bien qu'ils ne se reverront jamais et vient lui embrasser l'épaule.

Deux MDL Chefs musulmans…Un qui était déjà venu ici, avec le LT DUBOST en renfort lors de "MELOUZA" puis qui a trahit à El Haourane…et celui-là aux mêmes grades et fonctions, toujours fidèle à son Etendard…et dans ce pays pour nos soldats, il y aura surtout l'HONNEUR !

Depuis Roncevaux, combien de soldats français l'ont perdu en passant à l'ennemi ?...et ici, en Algérie, combien de désertions…déjà et à venir ? Il y aura plus d'Algériens servant notre armée que l'ALN.

Au 12ème RCA, Baroud n'a connu qu'une seule désertion, celle d'un Marocain du Peloton FRAYARD, en 1955. 

Heureusement qu'un vent venu du sud permet à ce que l'on avale moins de poussière. La Jeep est  à 200 m. derrière la seconde A.M. On repasse devant le futur "terrain d'aviation", là où plus tard pourront atterrir même des D.C.3, et ensuite laissant filer l'escorte que Baroud remercie au 508, pour le principe. C'est une halte à la ferme PC du 4/8ème pour déjeuner avant de repartir rendre visite au Peloton de Selmane et Ben Saoucha où, là aussi, les Postes sont à refaire. Les travaux de l'oléoduc, ici, sont bien avancés et il faudra en assurer la garde. D'après les renseignements, la route n'est pas dangereuse jusqu'à Barika…Biskra, des militaires et civils y circulent aisément sur cette D 40…même si parfois il y a une mine.

A gauche, le j'bel des Maadid dans les 1800 m. d'où viennent les eaux alimentant le Ksob…et les salopards qui s'y terrent ou de passage, descendant parfois vers le Chott. Nous sommes toujours dans le Hodna…après, d'autres djebels au nord de même altitude puis Les Aures.

A Magra qui est hors limites, l'Adjudant, voyant l'heure, décide de rentrer. La conduite se partage à deux. L'impression est malsaine…peu de vie humaine, quelques méharées vers le sud d' où montent les vapeurs de ce grand lac inutile. C'est au 1er Escadron, celui des Bisons, que ce Quartier doit être réservé…(Tiens…tiens!). Le 3ème, à Beni ilmane et le 2ème, celui des chars, vers Dokkara.

(L'écriture en français des noms arabes peut varier…Seule la prononciation compte. Pour l'habitant du lieu, par exemple Mechta Kasba est mech'ta (hameau composé de plusieurs maisons (ed dar) accolées et Khess'bahh…lieu isolé, défendable. On dit aussi Kasbah tout court où comme celle d Alger la Casbah qui ne devrait pas s'écrire ainsi.

Allons PIRAS, "on rentre à la maison", j'assure le chouf. Vous roulez à 55 miles même du côté de Medjez, ce douar que je vous avais désigné en passant et aux mauvais virages.              

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6/   13 MAI 1958.

  "Une personne de mon entourage divisait les êtres en trois catégories:

 - Ceux qui préfèrent n'avoir rien à cacher plutôt que d' être obligés de mentir….

 - Ceux qui préfèrent mentir que de n'avoir rien à cacher…

 - Ceux qui aiment en même temps les mensonges et le secret…"  Albert CAMUS (La Chute)- (Je vous laisse choisir ce qui me convient le mieux.)

On a dit "précurseur" alors il faudrait approfondir la mission de notre Adjudant et ce qu'en sera sa synthèse. Comme un animal, le soldat "marque son territoire" mais auparavant, il doit en connaître les limites. Il n'aime pas non plus que l'on chasse, sans autorisation, sur ses réserves.

La Zone opérationnelle Ouest-Constantinois de la 19ème D.I.  (C.A.C) englobe entre autres en 1958, le SECTEUR de SETIF …Des SOUS-SECTEURS, dont celui de  Bordj Bou Arréridj du LTC BUIS, Chef de Corps du 8ème Spahis. M'Sila dépendant de lui devra être tenu par le 12ème R.C.A.

Dans un premier temps, en 1958, les Escadrons de ce régiment arrivant du Maroc tiendront les trois principaux QUARTIERS P.C. / E.C.S. à M'SILA …1er Escadron, Quartier de BEN SAOUCHA ….2ème Escadron, Quartier d'HAMMAM DAALA….3ème Escadron, Quartier d'AÏN HAMIANE. Chaque Escadron détachera certains pelotons dans des SOUS-QUARTIERS.

Ainsi le 12ème Chasseurs d'Afrique aura ses limites fixées dès Mai-Juin 1958, mais compte tenu des populations…de l'ennemi…du terrain…des moyens, la Z.O.C., en Janvier 1959, réorganisée définitivement, comprendra 9 SECTEURS dont celui de M'Sila…ainsi indépendant et celui qui sera le plus au sud. (Il est bon de connaître le futur afin de comprendre le présent !)

Les Chasseurs d'Afrique auront alors, au Nord, les hautes plaines (plateaux) aux massifs se succédant et permettant des implantations ou  passages d'unité de l'A.L.N. dont les plus grandes sont les katibas (compagnies). Les éléments fixes du FLN font partie de Willayas et le Secteur de M'Sila sera au point de jonction de quatre d'entre elles.

Au sud, la région du Chott el Hodna, également filières de passages de certains éléments rebelles.
Entre les deux, la traversée du secteur par l'Oléoduc de 60 …Hassi-Messaoud-Bougie et à M'Sila la station de pompage et refoulement N°3 nécessitent une protection particulière.

Ce sera souvent "la valse" des Escadrons…Pelotons et autres unités d' autant plus que le 12ème R.C.A. s'agrandira des 4ème et 5ème Escadrons. Nous ne sommes qu'en Mai 1958 et tout est à organiser sur les bases laissées par des Escadrons du 8èmeSpahis et  sous les ordres du Cdt du S/secteur (LCL BUIS)…qui n' aime pas trop voir cette arrivée de " Marocains"…pourquoi ? ( Il faut toujours le "POURQUOI" lors d'un problème et si on trouve une réponse, il sera résolu !).

Maintenant Baroud a une meilleure connaissance géographique des lieux d'implantation, mais il faudra encore beaucoup de temps, de patience, de recherches, de réflexions  pour appréhender leur physionomie humaine, apposer des étiquettes. Il ne faut surtout pas oublier que nous sommes en des départements français et non sur un territoire ennemi.

Pour le soldat de base, trois choses sont importantes, le terrain, l'ennemi et les conditions diverses et vitales du moment.

Pour notre "Précurseur" son analyse concernant M'Sila est vite faite et sûre. A part quelques uns, toute la population, dont nombre de "municipaux", est, dans le meilleur cas, neutre (ce qui est un pis aller dangereux…ou à fond pour le F.L.N. en le servant de diverses manières…impôts-renseignements-actions…tout en restant normale dans ses comportements. Peu d'entre ces bledards jouent le "double jeu" et nombreux sont ceux qui se rangent du côté Armée Française.

Depuis janvier 1956, le pétrole d'Hassi Messaoud (Puits du bonheur en tamazigh) coule.

"Les pétroliers", aux hauts échelons, pour lesquels cette guerre ne concerne que leur sécurité d'exploitation, ont eu des contacts avec les "autorités révolutionnaires" et plus tard avec le G.P.R.A. Contre une certaine tranquillité, ils paient gros. Ils se rattraperont sur les ventes !                      

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Dans ce contexte les populations sont en insécurité constante. Elles ont peur et vont, sans enthousiasme, vers le plus fort. Elles se doutent (et l'avenir le prouvera), que pour elles, l'indépendance n'apportera rien de meilleur. La métropole emploie de nombreux hommes de ces régions pauvres et sans une bonne partie de leurs salaires, comment pourraient-elles vivre mieux? On a beau leur dire que pas loin, il y a des richesses qui seront partagées…elles ne croient pas, comme en tous temps passés, à une juste répartition de cette manne.

Ce qu'elle sait : La France et son administration parties, ce sera à nouveau les beaux jours des "roitelets" du bled, des "rançonneurs" des villes…Alors le fatalisme de l'Islam…mektoub, les uns ou les autres, c'est "kif la même chose"…il faut vivre au jour le jour et Allah pourvoit !

Il faut élever le niveau de vie de ces populations…du travail, des écoles. Il faut surtout les protéger du F.L.N. Aussi en septembre 1955, le G.G.A. J. SOUSTELLE crée plus de 700 Sections Administratives Spécialisées dirigées par des Officiers, souvent de réserve, qualifiés pour cet emploi…Capitaines et Lieutenants au képi bleu à l'image de ceux des A.I. marocaines.

Il y aura aussi, et c'est discutable, des centres de regroupements afin que des ruraux puissent vivre hors des griffes du FLN. Loin de leurs terres qui les nourrissaient tant bien que mal et leurs habitudes, ils trouveront le gite, la nourriture et surtout l'instruction qui, seule, peut amener à la modernité.

Des hommes s'engageront comme Moghazenis…GMPR…GMR police rurale, Harkas, dirigées par les Officiers SAS et l'armée proche. Baroud aura pris liaison avec celles du Sous/secteur. Ainsi, le 12ème R.C.A. jusqu'en 1962 "travaillera" de manière efficace avec certaines S.A.S.

 

12_RCA_WATTENNE_Officier_SAS

 

Baroud est revenu à Sétif et a retrouvé sa "remise". LORRAIN et lui ont fait le point. Le Capitaine donne ses ordres au jour le jour. Le Régiment doit arriver dans moins d'une semaine selon des renseignements contradictoires. Alors Baroud fera pour le mieux dans  ses révisions…logement…nourriture…carburants…matériels divers etc…de quoi s'occuper. Un simple exemple : Pouvoir à une date précise fournir du pain frais à près de 800 personnes ! Et les distributions appros des Escadrons lors de leur passage à B.B.A.?

12_RCA_WATTENNE_OFFICIER_S_A_S__du_Constantinois

 

Mais il a du temps libre et en a assez de cette mission qui s'éternise. Il fait un peu de "décrassage" pour se maintenir en forme…n'a-t-il pas obtenu l'insigne et le certificat de Moniteur Adjoint  de Sports Militaires juste avant de rejoindre le 8ème Groupe de Spahis Algériens ? Il y a dans le coin un petit terrain de sport où des jeunes jouent au foot ou au handball quand les hélicoptères n'y viennent perturber leurs matches.

Il est là quand un Sikorsky atterrit. La voilure arrêtée, des Paras en descendent. Les premiers en Algérie que Baroud voit. Enfin des opérationnels jeunes, drillés, secs, dans des tenues camouflées très propres. Ils sont quatre avec un sergent chef. Ces bérets rouges sont silencieux et semblent être des extraterrestres venus dans ce souk !

Leurs prises du jour ou de la veille, six fellagha qu'ils font descendre. Tous en tenues militaires disparates. Quatre hommes jeunes, abattus, ne portant apparemment aucunes traces de sévices, sautent à terre. Menottés deux à deux ils vont être pris en compte par des gens du 2ème Bureau qui attendent. Des curieux s'approchent, certains photographient ces "fells" qui se tiennent coi, les yeux baissés, semblant être hors du monde et étonnés d'être encore en vie, d'avoir fait ce voyage par les airs. Les deux autres qui descendent sont des filles, également menottées. Leurs tenues kaki retaillées sont plus soignées et ne portent aucun signe distinctif. Elles ont une casquette posée sur leurs cheveux relevés en chignons. Elles sont belles et ont à peine 20 ans, du courage plein les yeux, des yeux noirs et ardents, fiers, qui semblent défier ces quelques militaires de toutes armes présents qui se sont approchés. Baroud voit là les yeux de sa Marguerite et il s'en va aussitôt.

"Allahou ak'bar ! Où es-tu ? Existes-tu seulement ? Pourquoi à la place de ceux-là, les chasseurs et les chassés…ou l'inverse, n'envoies-tu pas ces vieux cons de Paris, du Caire et de Tunis dans les djebels y voir si l'air  est pur ? Ces fanas de la seule politique, de l'argent, ces débris de l'amour…ou l'inverse !

Pourquoi toujours des jeunes dans ces combats? Le Tonkin refait surface et Pierrot son ami n'avait que 22 ans ! Les autres disaient dans leurs moins de 18 ans: "Jeannot et Pierrot comme cul et chemise" ! Inséparables ils étaient…un est rentré, l'autre disparu là-bas à jamais.                 

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 En s'en revenant, notre Adjudant pense que ces filles ont bien du mérite. Leur vie ne doit pas être gaie en compagnie de ces feddayines et ces marches de caches en caches de j'bel en j'bel, loin des leurs. Pauvre Islam, pauvre Coran, pauvres Hadiths et Charia qui, un temps, font tomber le voile de leurs femmes pour mieux les en recouvrir une fois l'orage passé.

                                                                 "Au nom de Dieu, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux. 

Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au dessus de celles-ci et que les hommes emploient leurs biens pour doter les femmes.

Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises : elles conservent soigneusement pendant l'absence de leurs maris ce que Dieu a ordonné de conserver intact. Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la désobéissance ; vous les relèguerez dans des lits à part, vous les battrez ; mais dès qu'elles vous obéissent, ne leur cherchez plus querelles ? Dieu est élevé et grand :"

                                                                                               Al k'oran sourate IV " Les Femmes " verset 38.

 
 Tout est dit dans ce verset…mais contredit par ces deux jeunes prisonnières !

C'est dans son tempérament, Baroud préfère comprendre le "nouvel Algérien", bien loin de l'autre de son adolescence que d'écouter ou lire ce qui se dit un peu partout car on complote en France depuis le début de l'année. Des "gens" …(suivez mon regard) veulent tout simplement en finir avec cette IV° République incapable et discréditée de tous côtés, sauf des cloportes qui vivent d'elle et qui ne font rien pour que cela ailles mieux.

Il y a surtout cette guerre d'Algérie qui coûte cher et ces millions d'Algériens qui voudraient enfin savoir ce qu'ils vont devenir.

Le feu est mis aux poudres par le FLN, qui, voulant se grandir, convoque fin avril un Tribunal Spécial de l'ALN qui, après un simulacre de procès, va condamner à mort des hommes du 23ème R.I. et du 18ème Dragons : DECOURTEX, FEUILLEBOIS et RICHOMME (ce dernier ayant servi au 12ème R.C.A. à Meknès, puis rappelé dans un autre régiment en Algérie.) Ces prisonniers sont exécutés le 30 Avril en Tunisie.

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Président René COTY

Pendant que Baroud se décarcasse à faire son travail au mieux, ailleurs on conspire et on cherche à franchir le Rubicon. Puis après tout ira vite…Le 15 Avril, le 23ème Gouvernement d'après guerre avait été renversé et c'est Pierre PFLIMLIN qui a pris la suite et essaie de trouver une solution algérienne en faisant appel, pour un cessez- le-feu, aux bons offices des voisins de l'Algérie depuis peu indépendants.

Le 13 Mai, il est devancé par la révolte des Algérois avec la complicité de certains officiers supérieurs et généraux …quoiqu'il y en ait eu aussi à de plus bas échelons tel ce LT réserviste LAGAILLARDE "spécialiste de barricades."

Le Général SALAN est commandant en chef et n'a pas été surpris de cette révolte et de la constitution dans les grandes villes, de COMITES de SALUT PUBLIC. (MASSU à ALGER)

Ainsi, pendant que le 12ème R.C.A. est bloqué à Alger par ce mouvement insurrectionnel, un soir, le Capitaine LORRAIN vient chercher Baroud au Mess où la cacophonie est à son comble.

"Venez, nous allons nous distraire un peu. "

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Il l'emmène vers un hangar de la ville transformé en grande salle de réunion où vocifèrent des orateurs de tous poils. Civils et Militaires. Beaucoup de musulmans aussi. On demande des volontaires pour la création du Comité de Sétif, si possible d'hommes de toutes différences. Dans cette cohue où il ne manque que le bonnet Phrygien et la Marseillaise pour faire plus révolutionnaire LORRAIN dit à Baroud, pour rire certainement :

"Alors on s'inscrit ?"

Bien sûr que ces deux Chasseurs d'Afrique, les seuls dans cette assemblée, auront vite fait de la quitter pour aller boire un dernier pot et rejoindre leurs pénates. En ville, le bruit est indescriptible : Klaxon des voitures, sirènes, chants, hurlements, foule dans les rues et ovations au comité qui vient d'être constitué…de bric et de broc !

Pendant ce temps, dans la nuit du bled, des gens font des patrouilles, montent des embuscades dans des coins pourris. Ils continuent tout simplement les missions qui leur sont confiées. 

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Les oreilles sont collées aux transistors, les rebelles se terrent et attendent. A Alger, le Commandant en Chef, Raoul SALAN, qui y a un petit garçon enterré, mort en 1944 à un an, dit aux Algérois :

" Algérois, je suis avec vous, l'Armée est avec vous. Nous faisons la guerre aux fellagua et nous gagnerons. Vive l'Algérie française… vive le Général de GAULLE (DELBECQUE, un Gaulliste, vient de le lui souffler).Vive la France !


12_RCA_WATTENNE_Salut_public_comit_

 

La foule sur le Forum hurle : Vive l'Algérie française…VIVE de GAULLE !

Les renards de l'ombre se frottent les mains. Paris, comme toujours, n'a rien compris et s'est laissée manipulée. Les premiers éléments du 12ème de Chasseurs d'Afrique ont débarqué le 12 mai…alors, parqués au camp du Lido et à Maison Carrée…il faudra attendre la fin de ces évènements.  Le CL HUOT ne décolère pas…tout ce temps perdu. En attendant on peaufine le matériel.

La Vème République va naître, conçue par les Algérois et l'Armée. Cette république les trahira.

Baroud n'aura donc pas pu écrire sur sa carte de visite: "Membre du Comité de Salut Public de Sétif" cela lui aurait été facile…nom grade et une signature. Accréditif aussitôt délivré. Mais il a détalé "vite fait"…laissant le "cinéma" aux autres, lui ne suit que son Etendard, son Colonel et son Capitaine…c'est ce que l'on apprenait aux Enfants de Troupe.

Le fellegh a aussi détalé, comme le chacal quand surgit le sloughi suivi du cavalier intrépide. Les katibas sentant l'orage proche s'interrogent…se font toutes petites.

Le peuple musulman, surtout dans les villes, sourit à nouveau, se remet à parler fort. Les anciens ressortent leurs médailles et il y en a ! Les Mauresques roulent des youyous. Il n'y a plus de bombes et autres attentats. Une certaine fraternité renaît et même les jeunes du contingent regardent "les arabes" avec un œil plus amène.

Quant aux européens de cette région, la plus instable d'Algérie, et en tous temps, ils jubilent et paient une "blanche" à tout militaire rencontré et à leurs employés ou autres indigènes. Ils y vont de leur :

" Ah khouya, ah mon frère !...elle est sauvée notre Algérie, plus personne en France ne s'y opposera! "

Parlons de cette France qui voit maintenant revenir son sauveur et fait contre mauvaise fortune bon cœur…Dans la rue on crie "Vive de Gaulle!" aussi fort  qu'il y a 18 ans …"Vive Pétain!".

"Mon lieutenant dira PIRAS, peut-être que cette guerre sera plus rapidement terminée si de GAULLE prend le pouvoir ?"

Baroud se souvient du Général à Hammam, tout en n'y croyant pas et pour donner de l'espoir à son Chasseur, il lui répond : "Peut-être bien, PIRAS."  Par la suite, au Capitaine LORRAIN, il lui dira que rien de bon ne peut arriver avec un de GAULLE ! Que sans lui, la France aurait été quand-même libérée et que des Salan et autres cinq étoiles n'ont pas à s'incliner et saluer un Brigadier ! Baroud…et les Alliés, n'ont jamais pu comprendre cela. LORRAIN ne semble pas être de cet avis et lui dit que le Général est le seul à pouvoir mettre de l'ordre dans ce "foutoir". En voilà deux qui marchent ensemble et ne parlent pas le même langage…pour cet évènement…seulement.

Terminé pour Sétif. Le détachement précurseur n'ayant plus rien à y faire, rejoint B.B.A. base PC du 8ème Spahis où il sera logé. On attend l'arrivée imminente, par train, des premiers éléments. Le 24 mai le 12ème stationne à Bordj et durant 48 heures les Officiers iront reconnaître leurs Quartiers.

LORRAIN et Baroud n'auront de cesse, papiers et cartes en main, d'assurer sur le terrain ces mises en place. Le 26, le PC/ECS sont à M' Sila. Le Colonel HUOT est enchanté d'être sur la place au plus près de la population. Le bâtiment est vaste et tous les bureaux peuvent y être installés…Baroud aimant les croquis renseignés a mis sur le papier ce qu'il pensait être bon…Devant, la grand place éclairée et vide la plupart du temps. Derrière, toutes les fenêtres seront occultées…Réseau barbelé défensif après nettoyage des abords. Des projecteurs seront prévus et un groupe de combat assurera la sécurité en attendant. Le logement comme le bureau du Chef de Corps seront vite installés avec le matériel et ameublement amenés de Meknès. LORRAIN et Baroud sont là, missions achevées.

Fumant sa pipe, les fixant l'un et l'autre, le Colonel HUOT dit: "Merci, vous avez fait du bon travail. Il regarde fixement Baroud, attend un instant puis: WATTENNE, à partir d'aujourd'hui, vous êtes le chef du Peloton Spécial d'Intervention du Quartier qui est une unité de Pionniers. A vous de le mettre sur pied et d'en faire un bon outil " ………Grand merci, CAPITAINE LORRAIN.                                 

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7/     "CASSE ET PASSE"    PIONNIERS DU 12ème REGIMENT DE CHASSEURS D'AFRIQUE

Baroud a enfin un peloton de combat et pas n' importe lequel…unique en son genre. 

Le Chef d'Escadrons VIEUX, a bien dit à Baroud en présence de l'E.M. et du Capitaine JEANDET que la Peloton Spécial d'Intervention du Quartier de M'Sila pouvait être "actionné" directement par l'Adjoint ou un chef des Bureaux sans passer par le Capitaine Cdt l'E.C.S. auquel ce peloton est naturellement rattaché. Ceci afin d'éviter des pertes de temps dans la mise en route d'une mission.

Installer un escadron de combat dans son Quartier est plus facile qu'un Escadron de Commandement et des Services…surtout commandé par un capitaine à la jugulaire serrée. Il faut aller vite…tout organiser, surtout que ce mois de mai est un des plus difficiles. La France a tremblée devant Alger en colère et ses généraux. A Paris, état d'urgence pour trois mois d'autant plus que la Corse est, elle aussi, du côté Algérie Française.

Pierre PFLIMLIN a depuis le 20 mai les pouvoirs spéciaux en Algérie…mais Jacques SOUSTELLE y est arrivé le 17. En réalité l'Algérie est dirigée par deux Généraux, SALAN et MASSU. Naturellement, la gauche française à la "trouille" et mobilise. Alors le peuple Français, du moins ceux de la politique, sont comme "Les grenouilles qui demande un roi"….Les grenouilles se lassant….de peur d'en rencontrer un pire (début et fin)…Mais laissons cet apologue pour en revenir à ceux qui en sont loin, en commençant par Baroud qui n'a pu conserver que Piras et la Jeep.

Il vient d'apprendre que son épouse et leur petit garçon de 6 ans, aidés par CLERGEAUD, sont à Oran où, avec ses beaux-parents et second frère, ils sont en sécurité dans un grand logement de CHOUPOT. N'ayant plus de soucis de famille, notre Adjudant va pouvoir se donner à fond pour la création de ce Peloton Spécial où tout part de zéro.

Le Capitaine veut ce peloton dans les murs de la ferme…pour assurer sa protection…et "tirer du barbelé" et manier la truelle. Dans un premier temps, les matériels arrivant, Baroud accepte puis comme un cheval rétif…va ruer dans les brancards expliquant qu'il pourrait mieux combattre éventuellement en étant à l'extérieur qu'en étant enfermé dans un "Fort de Veaux" !

L'Infirmerie (protégée par sa Croix-Rouge ?) est à l'extérieur sur la place, à 200 mètres du PC régimentaire. Tout à côté, une entrée jumelle donne sur un terrain vague muré comprenant un petit bâtiment de plain pied et quelques pièces suffisantes pour l'installation d'une quarantaine d'hommes.  L'endroit est gardé…on se demande pourquoi, par un Sherman Dozer triste et seul, couvert d'une bâche trouée et avec de la boue sèche jusqu'aux barbotins…de la graisse…partout !

Avec l'accord de personne le Peloton va s'installer là. Un adjoint arrive d'un escadron…comme d'ailleurs tous les Gradés et Chasseurs. Le M.D.L. Chef SERRAT, appelons-le ainsi, "Prosper"…pour les intimes, est un ancien à moustaches, aux connaissances certaines, en ayant plus d'un tour dans son sac. Il est vrai qu'il y a des milliards d'êtres sur cette terre dont on ne parlera jamais, aussi il est bon de le faire pour quelques-uns, les plus proches du teneur de plume. 

Ces lignes sont pour ceux qui voudraient apprendre comment pouvait se construire et fonctionner un Peloton de Chasseurs d'Afrique du temps où l'Algérie était encore française et le travail réalisé par des jeunes, des "malgré eux" pour la plupart qui, sans le savoir vraiment, continuent à servir leur Patrie comme le firent leurs anciens. 

"Garde à vous!" hurle Prosper aux quarante Sous-officiers, Brigadiers et Chasseurs alignés sur trois rangs dans l'avant cour. Baroud arrive et salue en regardant ce ramassis d'hommes portant des tenues disparates et qui venaient d'être logés, plus mal que bien,  en ces lieux la veille ….sans même une arme ! Ces gens ont des têtes d'ahuris et se demandent ce qu'ils viennent faire ici …Ils savent bien que leurs précédents escadrons se sont bien débarrassés d'eux puisqu'une note de service a bien précisé le nombre et les emplois des hommes à muter à l'E.C.S.                                                                    

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-"Vous avez vingt minutes…pas une de plus, pour revenir ici, rasés, en tenue de combat, gourka, les chaussures cirées…Les Sous-officiers à moi…rompez !"

Baroud, qui a eu fort à faire depuis 48h avec des problèmes administratifs et matériels, a confié à son adjoint le soin d'accueillir les hommes qui arrivent au fur et à mesure et de les loger au mieux. 

Une petite pièce près de l'entrée est la chambre-bureau de l'Adjudant. Avec un appareil téléphonique EE8 relié avec le PC du Colonel et le Capitaine commandant l'E.C.S. D'autres pièces sont pour les Sous-officiers et une servira de magasin. Les cinq plus grandes seront celles des équipages et serviront aussi de salles à manger…Les repas rapportés des cuisines avec le Dodge par l'équipe de jour qui assurera aussi la garde du Peloton. 

Les hommes sont revenus en tenues correctes et bérets clairs. 

-"A partir de maintenant vous faites partie du Peloton de Pionniers du 12°R.C.A. qui est également le Peloton Spécial d'Intervention (P.S.I.) du Quartier de M'Sila. Vous vous présenterez ainsi: CHASSEUR  UNTEL…ESCADRON JEANDET... PELOTON WATTENNE…emploi et c'est tout…même pas "à vos ordres". Vous allez finir de vous installer…toutes les idées seront étudiées pour votre bien être. Après ce que le chef aura à vous dire, vous passerez à tour de rôle dans mon bureau, car je vais constituer 8 équipages qui seront aussi 8 équipes de combat à pied, de servitudes diverses. Equipages que je désire soudés.

Etant dans un peloton exceptionnel vous devrez assurer en permanence la bonne marche de vos véhicules, savoir les utiliser ainsi que les armes…outils divers…pelles...pioches…explosifs…matériel radio…secourisme etc...Etre vigilants et "service-service"…venez me voir si besoin est. Je vais vous demander beaucoup…vous verrez à la longue que vous êtes dans une bonne petite unité, que la libération de votre classe arrivera vite…et sans gros dégâts pour vous. Si certains désirent ne pas servir avec moi qu'ils le disent…il y a de la place aux cuisines ! Au chef maintenant "

Puis Baroud part fignoler son organigramme où il ne manque que les noms. Prosper, Baroud l'appelle ainsi car il n'a pas besoin d'un surnom avec un prénom pareil, dit …ce qu'il a à dire et de suite met tous ces gens dans le bain. Il en est de toutes les classes et les plus anciens doivent être libérés dans quatre mois.

Le chef qui a le même âge que son chef de Peloton, à quelques mois près, est un fin renard et un marrant. C'est un bon soldat (échelle 3), fier de son métier,  qui connaît bien tous les matériels. Il met l'accent sur l'esprit de chapelle, de peloton, d'équipe, de l'émulation qui fait l'effort et qu'à l'E.C.S. ils ne sont pas des "bureaucrates"…loin de là ! 

-"Il faudra vous épauler, vous soutenir, vous entendre comme les quatre doigts de la main !" 

Les hommes pouffent et l'un dit cinq ! Si Baroud vouvoie toujours ses hommes, le chef les tutoie.

-"Tu sais compter, regardes ?". Dans un des battoirs du chef aux doigts écartés il y a un vide au centre, le majeur manque. Croyez en ce que vous voyez et non aux idées reçues …rompez!".

 Baroud a déjà réparti ses cadres. Prosper sera le chef de Patrouille Automitrailleuses M8, 2ème Blindée, un Brigadier-Chef ancien proposable MDL. Le groupe de Chars M24 sera commandé par un MDL d'active 3 années se service…second char un Brigadier-chef ancien. Les deux équipages d'Half-tracks M5 (Treuils) seront commandés par un MDL d'active et un Brigadier-chef rengagé. Deux Brigadiers seront chefs de bord du Dodge et du G.M.C. et enfin le MDL ANDRE, le plus ancien qui ne veut jamais passer un examen, manuel adroit, travailleur et inventif, la plus petite taille du Peloton, sera le chef de Char du M4A1 Dozer le plus lourd des blindés du Peloton…et du Régiment.                   

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Les véhicules non encore perçus sont en révision et mis en conditions à l'Atelier Régimentaire qui a du mal à s'installer tout en assurant son travail. Les gradés désignés dans leurs commandements n'attendent plus que leurs hommes pour revoir l'instruction, les tester et dire s'ils sont aptes dans leurs emplois…Permutations etc…

Pour les pilotes A.M., pas de problèmes, ils sont trouvés parmi les gens des 1er et 3ème Escadrons ainsi que la totalité de ceux pouvant tenir des postes à bord.

Pour les chars, seuls deux pilotes "confirmés" venant du 2ème Escadron …mais n'ayant peu roulés. Ce sera plus difficile pour former les tireurs sous tourelles.

Pour les Half-Tracks, qui sont déjà-là, peu de problèmes car ce sont des semi-chenillés faciles à utiliser et entretenir.

Chacun a en plus…mais ne serviront qu'à terre, un mortier de 81 et Baroud est le seul à en connaître l'emploi, et a tiré avec. Prosper a de bonnes connaissances pour le 60. Les mises en batterie sont identiques. Le Peloton devra être opérationnel le 1er juin. Il le sera avant.

Lors de la présentation pour affectation d'un emploi, se présente au bureau le plus gros Chasseur du Peloton. Baroud voit de suite le gabarit type du pilote de Sherman et 35 tonnes de ferraille lui conviendraient. Il doit aussi savoir manier une masse de 10 kgs qui doit autant servir à  frapper les connecteurs de fixation des patins comme enfoncer des piquets de réseau ribart ou autres.

Une chance, au 3ème Escadron à Meknès, comme on ne le voulait pas sur A.M., il n'a connu que ce char comme co-pilote…en EE8, mais le modèle précédent doit lui convenir. Seulement cette force de la nature a un sale caractère et accumule un certain nombre de punitions.

-" Vous n'avez pas encore terminé vos derniers jours de salle de police. Je vais les faire lever. Ici vous repartez à zéro. Vous avez-vu le M4 au fond de la cour ? Son lot de bord et armement radio etc…sont déjà la au magasin. Le MDL ANDRE s'en occupe actuellement. Il connaît parfaitement bien ce char. Pour la pelle…lisez la notice et ne pas s'amuser avec, elle fait une tonne ! Vous allez choisir parmi vos camarades, un bon, que vous formerez comme co-pilote. Vous lui direz de venir me voir. "Chez moi". Ce sont  surtout les anciens qui forment les plus jeunes. Il vous reste un an à faire vous pourrez être libérer "sans rab" et avec un galon de Brigadier si vous mettez fin à vos conneries de gamins. Vous avez 48h pour mettre "L'Alligator" en état de marche et nickel hein ? Le nom, vous le lirez en enlevant la poussière. Cela fait un an que cette antiquité n'a pas bougé. Allez  vous présenter au MDL ANDRE avec votre camarade choisi…et au boulot !"

On verra par la suite le petit ANDRE "l'Ancien", suivi comme son ombre par "le Gros" qu'il mènera par le bout du nez.

Pour les autres véhicules, tous seront livrés le vendredi 27 et la première sortie du Peloton au complet est prévue pour le Vendredi 30 mai…le jour du Souk…en accord avec le P.C. Bien sûr que ce ne sera qu'un exercice de roulement pour tester les hommes et véhicules mais tout en restant en garde, munitions toujours à bord. Dès le premier jour, les Pionniers apprennent à être rapides, calmes, silencieux et en tenues toujours correctes et uniformes…savoir sauter un repas, ne pas dormir toutes les nuits, enfin d'être tout simplement des…Chasseurs d'Afrique.

C'est le souk…sur la place du grand marché en ce jour de Jemaà, il a sa rumeur habituelle qui cesse lors d'une autre aux aurores. Pour un réveil, c'est un réveil et le gros village s'en souviendra, endormi habituellement à cette heure …dans les bras silencieux des Spahis …depuis des mois.

 

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Quand les moteurs se mettent en route occasionnant une fumée qui entoure l'infirmerie (vide) et parvient jusqu'à la ferme BOUDIAF, c'est un raffut qui doit s'entendre bien au loin pour un temps de réchauffage des moteurs. Le peloton démarre lentement. Les véhicules ont été briqués, les hommes en tenue de combat manches retroussées…casques légers…lunettes …chèches droits et immobiles à leurs postes. Les antennes déployées ont leurs flammes Jaune et vert…indicatif propre à ce Peloton.

Le Peloton passe devant le P.C., le Colonel en pyjama est à sa fenêtre, Debout dans sa Jeep, Baroud salue le Père HUOT. Derrière, Prosper salue aussi, ses 2 A.M. sont silencieuses, puis viennent les Half-Tracks 4 et 5, mitrailleuses de 30 au bleu et leurs tireurs, housses retirées comme celles des treuils. Des plaques trouées PSP sont accrochées aux porte mines A.C.                                                      

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Ensuite défilent les deux chars. Tous les véhicules sont à distance de 30 mètres…pour la poussière. Le P.C. a de la chance, un léger vent vient du sud ouest. Derrière arrive le Dodge 6X6 à treuil, débâché, 4 hommes à l'arrière avec leurs fusils Garands M1 entre les jambes. Puis le G.MC. également débâché a deux hommes seulement, et dans la caisse…des caisses et divers lots de matériels soigneusement arrimés.

Enfin, fermant la marche, passe dans un bruit d' enfer, des flammes s'échappant aux reprises, par les pots d' échappement rouillés et troués… le M4 qui a lui seul fait plus de bruit que le reste du Peloton réuni. En plus de sa flamme d'antenne ont été fixés provisoirement à l'avant et de part et d'autre, deux courts fanions, un rouge et un vert (sortis des lots de dépannage). Bien sûr il est sans sa pelle. L'Ancien salue du haut de son kiosque, où il disparaît presque.

Le Colonel doit se dire qu'il a vu passer là un bien étrange Peloton…qui marche la route comme un grand !...et si rapidement mis sur pied.

Ce que personne ne verra, ce sont les friteuses, les réchauds et bouteilles de gaz achetés chez le brave commerçant Juif. La nourrice d'huile arachide, celle du vin, les sacs de "patates" la viande, un quartier dans une ancienne caisse à munitions zinguée et un petit foyer "clandestin" emporté avec les rations de midi. Comme le Peloton a aussi fourni des corvées aux cuisines…question nourriture, pas de problèmes de ce côté-là. Et les nourrices d'eau sont neuves.

La route sud est prise qui mène à BOU-SAÂDA, le pays des Ouled-Naïls…celui des plus jolies filles d'Algérie…après les Oranaises ! Mais le peloton n'ira pas jusque là. Il marque une pause au Poste CHELLAL, un bordj tenu par un Lieutenant algérien secondé par un Sergent-chef français commandant un Peloton de G.M.S. montés.

Prise de contact…casse-croûte et départ vers le chott dans un endroit au milieu de nulle part où les vues sont sur 360° et sans un arbre. Le chott fume car le soleil est assez haut. Chèches sur la tête, c'est l'entretien normal de la halte, les choufs aux 12,7 pendant que certains épluchent et préparent le repas certainement meilleur que celui de M'Sila. Avec les Trans liaison radio en QAP. Pour le Peloton, entre tous, les véhicules les 508 et 528 fonctionnent bien. Après le café…sieste ou discussions à l'ombre des véhicules.

De 15 à 16h théorie du Chef de Peloton. Baroud explique ce qu'il sait de la région, de ses dangers et marque l'accent sur les missions éventuelles du Peloton, répond aux questions.

La prochaine fois, on reviendra dans le coin pour des tirs toutes armes. Sans le Dozer qui ne sortira plus que pour aller "travailler" au profit des autres. Puis ce sera le retour à M'Sila. Maintenant la cohésion se fait au sein de ce Peloton que Baroud, avec les méthodes qui lui sont propres, a bien en main. Les habitants de M'Sila savent maintenant que des Chasseurs d'Afrique bien équipés veillent sur eux.

A Paris, sentant le danger, "on" commence à tirer de GAULLE par les basques car, lui seul, peut tirer le pays de cette aventure algérienne…et il n'y a plus de volontaires pour remplacer Pierre PFLIMLIN.

Les crabes deviennent verts et le Général attend son heure. A Colombey, il reçoit beaucoup. Enfin le 1er juin, le Général de GAULLE est investi Président du Conseil et reçoit les pleins pouvoirs. A M'Sila, on ne s'étonne pas…la France…Alger sont si loin ! Ici des abricots énormes à tous les desserts…et pas un fellegh en vue…que demande le peuple ?

Le temps de mettre rapidement de l'ordre dans les affaires, et de GAULLE, le mercredi 4 juin, arrive à Alger dans une liesse indescriptible. Nous sommes déjà loin du 13 mai qui lui a permis de redevenir le "sauveur"…celui qui le fut dès 1940. Tout Alger est dans la rue depuis le matin. Il est 19h. Au balcon du gouvernement général tendu de tricolore, Charles de Gaulle entouré de Jacques SOUSTELLE et du Général SALAN vient de prononcer :

 "JE VOUS AI COMPRIS !" les bras tendus en "V".  Alors, l'enthousiasme atteint son paroxysme  

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Peu à peu, malgré les servitudes imposées par le capitaine commandant l'ECS, le P.P. (Peloton de Pionniers) commence à prendre forme. Quelques remaniements indispensables assurent une cohésion totale et l'efficacité dans des missions habituelles ou parfois étonnantes. Avec Baroud la routine n'existe pas.

Premières instructions, même pour les plus anciens, la connaissance de toutes les armes et le services des matériels…auto…blindés…radio …premiers secours…etc… L'accent est mis sur la sécurité tous azimuts…de jour comme de nuit, de l'exécution stricte des ordres comme des initiatives personnelles justifiées, montrant ainsi que chacun fait réellement partie d'un ensemble qui est unique. Comme dans toutes communautés, des chapelles se créent par affinités, d'où l'esprit de camaraderie  et l'émulation qui en découle.

Ainsi à J+10, le P.P. est certifié…combattant, mais hélas trop souvent chargé de différents travaux,  alors qu'il y a une petite équipe de casernement aux ordres de l'Adjudant d'Escadron.

Le MDL ANDRE, polyvalent, est chargé dès le début, de ces travaux. Après remise en état des barbelés concertina et ribart et autres ouvrages de défense des précédents Spahis, il s'est attelé à l'édification en ciment du socle du mât des couleurs, avec insigne du 12ème R.C.A., le dada du Cdt de l'E.C.S. L'Inscription ESCADRON JEANDET, que le dit Capitaine n'avait pas demandée, fut portée sur le flanc. Baroud ira  poser des mines éclairantes piégées dans les réseaux de première protection. Il ne reste qu'une piste de deux mètres entre les premiers barbelés et le verger d'abricotiers entourant la ferme…forteresse. Il met des panneaux signalant "Mines" et fait en sorte, avec deux S/officiers d'établir un relevé des emplacements. Il y a 10 éclairantes et 10 patins de chars HS récupérés à l'A.R. et bien enterrés au milieu des concertinas aux vues d'une dizaine de paysans récoltants les derniers abricots. Des gens qui font semblant de ne rien voir….! Mais, avec toutes ces allées et venues des militaires, ce serait bien le diable s'ils se rappelaient les emplacements.

L'ECS est prévenu de ne pas s'inquiéter d'une explosion et qu' à partir de ce jour, interdiction d'aller chasser au lance-pierres, comme d'aller marauder des fruits face Nord du poste qui, de plus en plus, ressemble aux anciennes fermes fortifiées d'Europe au Moyen-âge. Baroud a enfoui près de la piste, en limite du verger et entre les premières défenses, un pain de TNT de 250g, ces pétards américains servant à tout. Un allumeur pyro et 40 cm de mèche lente suffisent pour alimenter durant des soirées les conversations des habitants et faire marcher le téléphone arabe sans W 110 !

La population est prévenue du couvre feu et tous ceux surpris à circuler sans éclairage et signalement peuvent être abattus sans sommations. Le lendemain tout se saura dans les MAÂDID.

Il peut être 18h,  les ouvriers et leurs ânes aux choukaras chargés de fruits se rassemblent vers le centre du verger aux ordres de l'aouel, leur gérant direct. Baroud va vers eux et discute de tout et de rien en mangeant quelques abricots. Pendant ce temps, le second MDL " terminant un travail"  revient au milieu du verger après avoir allumé la mèche du bout de sa cigarette.

"BOUM!" et un sacré boum qui a du s'entendre jusqu' au Ksob ! Il a été rapporté que quelques Chasseurs de l'ECS bien installés avec leur journal dans la batterie de 12 WC installée au fond de la cour se sont enfuis sans avoir eu le temps de remonter leurs culottes ! Enfuis aussi la dizaine de bourricots, reprenant les uns ou les autres une des deux sorties de la piste, perdant leurs chargements, s'accrochant aux arbres pourtant bien alignés !

Bien sûr que c'est du cinéma au scénario bien monté…L'Adjudant se couche à terre avec ses deux compagnons, des paysans, dont le màâlem, le font à l'imitation, d'autres foncent vers la sortie afin de rattraper les bourricots sans plus chercher à comprendre…abrutis par l'explosion récente.

L'acre odeur sucrée, la fumée et la poussière évacuées, Baroud fait ses excuses au contremaître disant que peut-être un chien a marché dessus ou que la mine était trop sensible…enfin n'importe quoi ! Bien entendu, chaque fois que Baroud fait une mission programmée ou une des siennes non prévue, il en informe le PC du Colonel et celui de l'Escadron. En plus, pour le cas présent quelques Pionniers, dans le secret, ont assurés une surveillance en des points choisis.

Quelques boîtes de conserves vides accrochées aux concertinas et ces quelques éclairantes inoffensives feront que durant des années, jusqu' au départ du régiment, aucun franchissement de ce réseau ne sera tenté par un fellegh ou d'éventuels Chasseurs en maraude. En plus, plus côté cour, les abords du réseau seront désherbés en permanence par quelques moutons…gardé par une cigogne désailée, mascotte de l'Escadron, cantonnée près des cuisines.              

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Ah ! Vous en voulez des histoires !...De véritables sur cette guerre d'Algérie menée par un Adjudant du Mle 56 modifié 58 , de la série des nouveaux "Chiens de Quartiers" de la Cavalerie, jeunes, maigres et remuants, avec le B.A.2. Il reste quand même, pour le folklore, des "vieux Adjudants", blanchis sous le harnais, fatigués et attendant la retraite…Des "J'veux pas l'savoir…pas d'balai démerdez-vous sinon 4 jours !" Ou certains, qui posent une demande de punition de 8 jours avec le motif suivant : " A croisé son supérieur, cigarette aux lèvres, rigolant et sans saluer " ou :" Etant factionnaire de faction a été trouvé endormi avec son fusil dans les bras " Ceux-là étaient comme le F.M. du modèle 24-29….Ces motifs ? Baroud les a lus jadis…et retenus.

Il commence à faire chaud et l'approvisionnement en eau de la ville est de plus en plus insuffisant. Il est urgent de remettre la station de pompage en état de marche. L'eau arrivant du Ksob par de belles séguia cimentées avait été détournée et arrivait par gravitation. La station, isolée, a été piégée et sabotée par le F.L.N., puis des Spahis l'avaient minée…sans en faire le plan !

Le Colonel HUOT n'ose demander au Secteur (LCL BUIS) et encore moins à la 19ème Division,  d'envoyer des artificiers pour quelques grenades piégées, deux ou trois mines indétectables antipersonnel et peut-être des éclairantes.

"Pouvez-vous faire quelque chose WATTENNE afin que le service des eaux puisse remettre la station en fonction…mais ne prenez aucun risque, si c'est sensible nous ferons venir une équipe de Sétif." 

Alors Baroud va faire ce qu'il est de son devoir de Pionnier, lui qui a deux enfants et il doit en arriver bientôt un troisième. Il va tout simplement risquer sa vie pour que les enfants des autres ne meurent plus en buvant de l'eau malsaine…Que l'eau remonte dans son château. Plus tard, bien plus tard, retraité, l'administration française, par des lois absurdes …lui refusera de l'eau …en Provence !

Il réunit ses Sous-officiers, comme tous les soirs et donne les ordres pour le lendemain. 

"Mon Lieutenant…laissez moi faire, je connais toutes ces saletés…je suis célibataire, moi !" 

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Brave Prosper, mais c'est Baroud le Chef et il c'est à lui d'y aller. Habituellement seul, les autres à l'écart. Prosper sera chargé d'assurer l'ordre et la logistique. Sur place, bien loin, se tiennent l'adjoint du Maire…le Chef des Pompiers avec une équipe…le fontainier et son ouvrier qui connaissent bien la petite station. A ces gens, on a toujours dit de ne pas approcher l'endroit ni tenter quoi que ce soit. Des écriteaux en français et en arabe signalent le danger. Ils ont seulement fait paître quelques ovins et caprins aux abords proches où des suintements d'eau rendent l'herbe verte alors qu'alentour tout est sec. Aucun animal n'a sauté.

Il est vrai qu'ils n'ont pu entrer dans une seconde enceinte grillagée comme la première et où se trouve une petite bâtisse d'où sortent des tuyaux bien rouillés. Depuis longtemps, la ligne électrique a été coupée. Baroud voit alors arriver le Toubib avec Sanitaire…renvoyés illico …MERCI JEANDET !

Ces herbes sèches et hautes ont de suite donné à Baroud l'idée de faire venir l' "Alligator". Il donne ses ordres "au Gros". S'enfermer et marcher à l'épiscope et surtout par radio…son interphone reçoit les ordres de Baroud dans sa Jeep. Le but, pelle baissée, en partant à une trentaine de mètres racler le sol en tournant autour de  la station et s'en approcher à toucher la première enceinte au grillage bon pour des poules. La poussière fait s'enfuir tous "les visiteurs". Les deux H.T. ont été placés à 150m de part et d'autre…personne ne doit descendre mais empêcher toute approche.

Dans la Jeep, il y a toujours le SCR 625…ce fameux détecteurs de mines peut fiable. Avec toute cette ferraille,  inutile de l'utiliser d'autant plus que les Spahis ont dit qu'il n'y avait que 3 mines en bakélite du type utilisé par millions sur les barrages frontières. Deux grenades DF avec allumeurs 7 secondes et également deux "pots éclairants". Une mine du FLN, un obus de 105 à planchette dont la pile a été retirée. C'est tout ce qui avait été noté sur une fiche du 4ème/8ème Spahis laissée au CNE LORRAIN.

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Le gros a terminé. Inutile d'éloigner les quelques spectateurs, le nuage de poussière suffit ! Baroud alors s'approche, il évite la porte dont la chaîne et le cadenas ont disparu……..

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Baroud observe un très petit passage dans le grillage et des poils y sont accrochés. Des animaux, renards, chacals doivent venir boire ici. Il agrandit ce passage et revient par l'intérieur vers la porte en tâtant le sol de son poignard. Il découvre alors une mine éclairante à demi enfouie contre le montant dont le fil fait corps en sens inverse de l'ouverture. Il regoupille cette mine peu dangereuse. Les passages dallés menant à la station proprement dite sont recouverts de végétation. Il aperçoit néanmoins un mince fil de fer ordinaire tendu plus loin au ras du sol. Bien sûr, que celui qui a piégé, le chef des Spahis, se doutait bien qu'aucun fellegh ne viendrait de jour…mais de nuit et sans lampe électrique. Une grenade DF, une des plus dangereuses, doit être à un bout du fil mais en ressortant et regardant par l'extérieur, il distingue bien le fil mais rien d'autre.

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Le petit bâtiment en dur a une porte métallique bien fermée et le moteur intérieur avec turbine ne devrait pas avoir été visité. Des malfaisants ont seulement fracassés tout ce qui y sortait. Seule l'approche a voulue être interdite par le Spahi et le salopard d'en face a "laissé tomber l'affaire." Trop de risques pour si peu de récupération. Le M4 n'est qu'à une vingtaine de mètres, de flanc tous volets fermés. Baroud y va prendre son antenne et y bricole un crochet avec le quel il va tirer le fil de la mine éclairante bien reconnue. Instantanément, elle s'actionne mettant le feu aux herbes sèches.

En revenant s'abriter derrière l'Alligator, l'Adjudant crie "grenade !" A 150 m, tous les gens se couchent ou se planquent dans et derrière les H.T. Les éclats en fonte d'une DF 37 quadrillée intérieurement sont encore dangereux à une centaine de mètres. Le feu de broussaille en fait exploser une et des éclats passent en vrombissants.

Puis le feu s'éteint. Rien d'autre ne se produit …Rompez ! Il n'y a plus rien à voir. Interdiction d'approcher avant nouvel ordre. Les civils repartent ainsi que le CNE Adjoint qui ira rendre compte au CL HUOT. Le lendemain Baroud est là avec le Dodge. ANDRE à l'aide d'une JAPY pompe un mélange d'essence et huile de vidange et arrose, en pluie, l'intérieur de la station. Attente du temps nécessaire au soleil pour y créer des vapeurs puis Baroud lance une OF 37 enveloppe en tôle et explosif. Le 6X6 démarre en trombe et rejoint les H.T.

Au loin on ne voit plus la station, perdue dans une fumée noire. Enfin une explosion.

" Ca ce n'est pas une mine dit Prosper…l'Adjudant est d' accord. Puis une explosion plus faible et peut-être par sympathie deux autres…Ces mines antipersonnel indétectables avec effet de souffle surtout…font perdre des jambes et non tuer plus "proprement". Toutes les mines, armes du pauvre…ou du trop riche, devraient être interdites et les stocks détruits.

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Plus rien, on attend une heure et la Jeep avec Prosper iront dire aux pompiers et personnels des Eaux "A vous de jouer!" Ils feront le nécessaire. Une semaine après, l'eau est revenue sous pression.

Des enfants ne seront pas devenus orphelins…mais 4 moutons auront eu la gorge proprement et halalement tranchée, cadeau de la Municipalité au PP qui ira faire son méchoui dans un coin tranquille du bled. Un mouton pour 10, le compte y est…avec des frites ! l' hachouma …(la honte !)

Quand même le Capitaine commandant l'ECS sera invité ainsi que des S/officiers proches…et utiles …et ce sera la première fois qu'ils seront sortis aussi loin…et en "opération" …de leur ferme-forteresse.

L'Histoire est un peu longue…mais c'est aussi cela la GUERRE D'ALGERIE ! Le Peloton, durant cette année, aura aussi détruits 3 engins minés. Des obus de 105 sur diverses pistes, dont une des pétroliers….soit disant "protégées" par le FLN ! Le H.T. 63 ou N°4 comme on voudra, trouvera la première grâce à la vue perçante du tireur de la 30 (Chasseur Bordier ?) qui a aperçu, à 50 mètres et dans la poussière, des traces de pas traversant la piste. "Stop" ! La Jeep derrière avec Prosper s'approche. Le chef fait embrayer le treuil du H.T. Deux Chasseurs supportent le câble en passant à l'extérieur  de la piste, placent le crochet derrière l'endroit dangereux et y accrochent deux lourds patins métalliques sortis des rechanges du M4.Tous dans le semi-chenillé, volets fermés, la 30 retirée, la Jeep collée derrière, sans personnels. Le treuil mis en route tire les patins qui, en passant, enfoncent et arrachent la planche de cache et de contact. Rien n'explose. Attente réglementaire du quart d'heure. Prosper va alors couper un fil du détonateur électrique…récupérer la pile Wonder sortir l'obus percé à la chignole pour le logement de l'allumeur. Des pionniers creusent un profond trou dans le fossé. L'obus y est déposé et recouvert d'un dôme de terre d'où la mèche lente d'un pain de TNT dépasse. Tout le monde à l'abri. à 300 mètres. Allumage de la mèche et la Jeep file BOUM !...Facile, non ?  Les autres Escadrons découvriront, plus encore, des mines de ce type    

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8/   LE CHOTT

Ainsi Baroud et ses Pionniers doivent contribuer à assurer le bien être de tous et le maintien de l'ordre dans ce Quartier d'un département français, comme il le ferait, éventuellement pour tout autre, dès lors que leur Gouvernement l'exige par leurs chefs directs…C'est clair… non ?

Encore que pour ce faire, faut-il que l'outil soit bien "huilé".

Pour la connaissance des véhicules, de leurs différentes utilisations, la conduite et l'entretien surtout, c'est paré. Reste en toute première urgence l'emploi des armes, leur sécurité et là, ces jeunes savent que leur chef de Peloton sera impardonnable pour une faute d'utilisation…une imprudence pouvant aboutir à un accident.

Il peut le dire maintenant à nombre de Mamans de France…"Merci, vous m'avez prêté votre fils, je vous l'ai rendu, Homme, dans toutes ses qualités physiques et morales"

Sur des milliers, ou presque, en A.F.N., en France ou Allemagne, pas un des soldats qui furent un jour ou l'autre sous ses ordres n'aura été tué ou gravement blessé…et pourtant, nombreuses et diverses furent les missions dangereuses, voire critiques. Il aura surtout mis à son profit ce qu'un grand militaire avait dit :" La sueur épargne le sang".

Les Pionniers transpirent l'été, gèlent l'hiver…toujours dehors et occupés. Peu d'instants de libres. Lors d'un exercice de pilotage et de roulement du Peloton, un oued à demi asséché devait être franchi sur de mauvais madriers. Baroud passa avec sa Jeep et revint en disant à son adjoint par radio:

"Attention! Les lourds ne passeront pas. Cherchons un radier."

Prosper avait une autre idée, il fit passer en premier son A.M., et bien entendu les madriers pourris se brisèrent mais tapissèrent le fond du demi mètre d'eau…l'engin passa, puis les H.T. aux plus lourdes pressions au cm² et les chars.

"Ca casse et ca passe mon Lieutenant !" dit alors Prosper qui venait de donner une devise au P.P.S.I.

Bien sûr que l'expression est bien connue dans les armées et même il y a un an,  un vieil Adjudant de la Cie Légion Portée de la Sousfana de Colomb-Béchar lui avait dit en rigolant : "Toi, tu casses ou tu passes…mais fait attention, il arrive que l'on soit cassé avant d'avoir pu passer!" Il faisait allusion aux mines semées par le F.L.N. tout autour du monument LECLERC. 

Aujourd'hui, avec l'accord "des autorités": Séances de tirs pour le peloton au complet. Le Commandant en Second avait demandé si la présence d'un Officier n'était pas obligatoire pour cet exercice…surtout avec des tirs au canon et mortier. La présence d'une Sanitaire aussi !

En haussant des épaules, un autre Chef d'Escadrons dit que Baroud avait tous ses diplômes et Brevet de Chef de Peloton et que lui adjoindre un toubib serait du superflu.

Une sanitaire ! Mais le Peloton venait de percevoir, avec sa remorque et tous les accessoires, un bateau du Génie du genre Zodiac, mais sans moteur. Un de ces engins qui, mis cote à cote, permettent le montage d'un pont. Il y a quand même de l'eau dans le Chott et plus tard " l'Escadron des Bisons "percevra des CRABES, de ceux utilisés surtout par la Légion en Indochine. Un Bison passe partout…quant au Crabe, à chenilles spéciales, armé, faiblement blindé, pour traîner dans des rizières ou marécages, c'est une autre affaire. Pour se déplacer sur route…quelques kilomètres "usent vite ses souliers"! 

Sans le Dozer, le Peloton est plus silencieux…quoique les semi-chenillés s'entendent bien, réveillant à l'aurore ceux qui venaient d'arrêter depuis peu une partie de poker !

Aux fenêtres, certains se demandaient où pouvait aller Baroud et ses Gus…sur la route du désert en traînant un bateau ! Mais les dromadaires ne sont-ils pas des vaisseaux de cet océan de pierre et de sable ?

De toute manière, on admet que ce Peloton est bizarre et remuant…qu'il n'est pas comme les autres. Ne serait-ce par la disparité de ses véhicules et de ses hommes qui "roulent les mécaniques" et se croient au dessus des règlements…dixit le Capitaine Jeandet qui a bien ce Peloton dans ses effectifs, mais ne peut jouer avec…sauf lors des Défilés ou Prises d'Armes.                                    

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La première halte est marquée à Bordj--Chellal où se trouve un poste tenu par des G.M.S. ou G.M.P.R. (Groupe Mobile de Sécurité ou Groupe Mobile de Protection Rurale) qui sont montés et ont encore le mousqueton Mle 1916. Ils sont commandés par un Lieutenant algérien secondé d'un sergent français détaché d'une S.A.S.

Comme la chaleur commence à monter, Baroud prolonge la halte et les hommes, hors les choufs, peuvent aller au poste boire un thé à la menthe, un café, et d'autres monter à cheval…le temps d'une photographie. Certains se disent qu'il commence à y avoir du bon dans ce Peloton car il est 8h30 et c'est l'heure du casse-croûte. Le sergent, tout heureux,  y participera…seul Chrétien dans ce Poste de Musulmans.

On dira à ces gens du petit poste qu'en cas de coup dur, ce seront ceux de ce Peloton de Pionniers qui, en moins de 20 minutes, viendront à leur secours. Alors autant faire connaissance avant.

Le Peloton continue son chemin jusqu'à la limite sud du Sous-secteur et atteint le poste de Baniou. Là aussi ce sont des supplétifs qui le tiennent.(Les chevaux passent entre ces deux postes malgré la montée des eaux... parfois. Un Sergent-chef y joue au "Caïd" dans ce coin à la population plus nombreuse en sédentaires. Des nomades sous tentes, des Ouled-Naïls, qui seraient plutôt des Ouled-Mahdi. Il paraît, car notre Adjudant n'y est jamais allé voir de près, que ces Tribus sont célèbres pour la beauté de leurs filles aux danses du ventre aguichantes et spécialistes du 8ème Art…qui est le premier, depuis qu'il y a des femmes sur terre.

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Nous sommes au sud du Chott, et Baroud demande s'il n'y aurait pas un coin isolé avec un îlot qui pourrait servir de cible. Un itinéraire où puissent passer des véhicules lourds. Il doit y avoir de la place puisque ce Chott est le deuxième plus grand lac salé d'Algérie.

Le 1er Escadron des "Bisons", sur la rive nord, est prévenu de l'exercice de tirs de ce jour. Il  faut donc tirer d'Ouest en Est…dans la largeur de cette sebkha.

Deux goumiers montrent le chemin avec des passages difficiles entre des poches d'eau. Du sel déposé brille au soleil obligeant les équipages au port des lunettes fumées. Il y a trois jeux " de verres", différents en couleurs pour chacune et un étui.

A deux kilomètres de Baniou, l'endroit est propice. Il y a encore assez d'eau et surtout des îlots dont certains ont une maigre végétation. La faune semble être absente à moins que la cause en soit le bruit des arrivants. Plus au sud, on distingue de petites palmeraies perdues dans l'immensité.

Les Véhicules sont alignés "au cordeau" face à un îlot distant de plus de 500 mètres. Il y a là ce qui ressemble à un rocher pouvant servir de cible. En plus de la popote "habituelle", un vieux fût de 200 litres a été embarqué ainsi que de la chaux. Des boîtes de conserves (5 et 1 kg vides) en plus.

Vers 10h00, tirs aux armes individuelles. D'abord les Pistolets…et il y en a. Quelques boîtes sont posées dans le sable à une trentaine de mètres. Baroud tire une fusée à main rouge pour attirer l'attention des quelques bédouins traînant dans les environs…de toute façon, ici, pas de pêcheurs ni d'animaux venant s'abreuver.

Démonstration par l'adjoint après rappel de toutes les règles de sécurité. Chacun tire un chargeur de 7 à tour de rôle. L'Adjudant se tient derrière avec sa canne/trique. Il arrive que des boîtes volent ! Ensuite, et au commandement, tous les P.A. Colt pour un second chargeur. Sécurités…inspections.

Enfin, ce seront au tour des MAT 49, deux chargeurs avec les "cibles" à 100 m., puis Garand et carabine…deux chargeurs également par arme.

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Les consignes et ordres sont donnés, clairs et valables, de nuit comme de jour, en ce qui concerne les armes individuelles. Les deux choufs en tourelles aux 12,7 seront remplacés et tous, immédiatement après, feront l'entretien des armes et la récupération des étuis.

Quelques éthels offrent une maigre ombre et c'est là que se prépare les repas.

Le bateau prévu pour 12 hommes, un groupe de combat, n'a pas été amené pour rien. Paré par Prosper qui sera le "Pacha", il va servir à reconnaître l'îlot et y installer, blanchir les cibles. Il a 8 hommes armés, des rameurs, et un poste 300, le second est brêlé sur un M24 où est grimpé Baroud qui a des craintes.

A Baniou, on lui a dit que parfois aux basses eaux, des Fells allaient faire des pauses, cacher des armes et vivres dans certains de ces îlots du bout du monde. Alors Baroud pointe lui-même le 75 à hausse de combat sur l'îlot.                                           

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A M'Sila, en plus de l'alerte permanente, le Peloton a à sa charge, la surveillance hebdomadaire du souk, des patrouilles " en ville", à pied ou en Jeep. Baroud affectionne les sorties de Jeep la nuit à n' importe quelle heure. A quatre, dont 3 P.M…fusées…piquet anti fil, pare-brise rabattu pour mieux voir et entendre. En plus du montage d'un projecteur orientable (phare de véhicule), il a fait remplacer le vieux pot d'échappement par un tout neuf. La Jeep, avec toujours le même conducteur …passe partout en changeant d'itinéraire à chaque fois…se planque et attend moteur arrêté. Ces missions sont effectuées aussi à tour de rôle par Prosper et les deux plus anciens Sous-officiers. Les hommes changent aussi, râlant parfois du manque de sommeil, mais heureux du café chaud, croûte de pain, confiture au départ, et d'aller voir des gerboises sauter devant les phares.

Certains vont dire: BLA...BLA...BLA...c'est ça sa GUERRE D'ALGERIE !

Si des Appelés de l'époque me lisent, ils diront : Oui c'est ça et d'autres choses aussi.

Une nuit, vers deux heures du matin, la jeep arrêtée près d'une sortie du village "guette" dans la nuit noire prête à éclairer le paysage et tirer. Baroud pense à la cigarette qu'il ne peut fumer. C'est alors qu'il entend les moteurs d'un avion. Il semble passer entre M'Sila et Bou-Saada…pas un feu d'allumé à bord. Il volte et repart toujours à la même altitude semble-t-il en direction de Barika…cap du N.E.

Chaque jour sur son carnet de message radio en trois pelures et au crayon fort…les BIC sont rares, il accouche de son compte rendu journalier. Ce jour, il soulignera l'heure et le passage de cet avion. C.R. au P.C. et CNE Commandant l'E.C.S.

Naturellement, il ne mentionne pas tout… comme cette salade qui est en train de se préparer, qui sera suivie d'un steack frites…fruits…café, et certains ont reçu de bonnes bouteilles dans le dernier colis paternel et puis, il y a toujours le petit foyer ambulant dans le 6X6. Dame, il faut bien ça pour entretenir le moral d'une troupe pour, éventuellement, lui demander l'impossible.

Baroud est quand même inquiet et se fait du souci pour "ses marins"…Un demi km c'est long, et si des salopards étaient de passage dans ces îles minuscules? D' accord, autour, il  n'y a pas plus du mètre d'eau saumâtre, imbuvable. Et si l'A.L.N. venait provisoirement y stocker armes et munitions reçues de nuit par parachutage ? La Tunisie et la Libye sont proches…il y a bien nos radars…mais…!

Baroud se remémore qu'en 1942 le P.P.A. tenait les rênes de la lutte pour l'indépendance. Actif, il était aidé, non seulement par les Communistes français!…mais par les Nazis. Après le débarquement Anglo-saxon, tandis que les Européens d'Algérie donnaient l'affligeant spectacle de la discorde et que les gaullistes et progressistes de tous poils se préoccupaient surtout de faire main basse sur l'Administration, les leaders nationalistes se regroupaient, prenaient contact avec les arrivants chez lesquels ils trouvaient des oreilles complaisantes. Exploitant le débarquement de 200 000 germano-italiens en Tunisie et le piétinement des Alliés sur le front récemment ouvert, les partis nationalistes imaginèrent alors faire chanter les autorités françaises et se poser en interlocuteurs valables. Ils profitent donc de toutes les aides possibles. En voici une et des meilleures !

9/   UN CONTE DE NOEL   

Depuis une heure déjà, le JUNKER 52 tourne en rond quelque part au dessus de l'Algérie.

- "Höhe 1500 meter !" annonce le chef de bord.

-"Gut ! Aber wo sind wir ?" interroge le Feldwebel Heinrich WALTER qui cherche en vain les signaux lumineux qu'on attendait du sol. Depuis le décollage de Sousse, ayant franchi la chaîne dorsale tunisienne, l'avion navigue dans la plus épaisse des crasses. La pluie cingle les vitres de l'habitacle, les trois moteurs crachent dans une pluie imprévue en cette nuit de Noël choisie dans la certitude que l'ennemi, pour célébrer la naissance de l'Enfant Jésus, relâcherait sa surveillance.

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-"Nous sommes par là ! " indique le chef de bord qui pose un doigt ganté au sud du CHOTT EL HODNA.

-"Tu es sûr ?...et si on tombe dans le lac ?"

-"L'Arabe a certifié qu'il n'y avait que peu d'eau à cette époque, tout  juste de quoi se laver les pieds"  ironise l'aviateur.                                                                                                                      

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Transi, tassé sous son parachute, l'Arabe qui ne comprend pas un mot d'Allemand se désintéresse de tout.

-"Demande-lui s'il connaît ce coin là " crie Walter aux oreilles du Gefreiter Zorn qui lui sert d'interprète en indiquant sur la carte les inquiétantes hachures bleues qui marquent les rives incertaines du chott. Dans son français hésitant, Zorn interroge l'Arabe.

-"Oui, il connaît, il dit qu'on peut sauter, il n'y a pas de villages aux alentours et si nous rencontrons des nomades il leur expliquera que nous sommes…des Américains égarés." 

Ali MESSAOUD a été recruté à Paris par le Service Opérationnel du front de l'Ouest. Etudiant en Droit, militant actif du P.P.A. il s'est porté volontaire pour une mission de renseignements derrière les Forces Alliées. La Gestapo ayant garanti sa loyauté, il a subi un bref stage d'entraînement de saut en parachute. Il dissimule sous sa djellaba brune achetée à Sousse, le parabellum dont on l'a doté et expliqué le fonctionnement, ainsi qu'un paquet d'explosif destiné à saboter le viaduc d'El Kantara point de passage de troupes.

-"Il faut vraiment qu'il haïsse les Français pour sauter dans ces conditions!" ricane Walter.

-"Alors vous sautez oui ou non ! s'impatiente le pilote du Junker.

-"Ca va ! décide le Feldwebel (Sergent-major)…on y va ! Si ça foire on s'engagera dans l" Armée Américaine…ou à la Légion ".

C'est seulement au petit jour, après s'être en vain hélés pendant des heures sur l'immense plateau herbeux où ils ont atterri, que les trois agents du S.R. allemand se regroupent. Ali MESSAOUD est complètement perdu, aussi Walter décide d'aller vers le plein Est. Le soir, exténués sous leurs charges, un poste radio, des explosifs, des vivres, ils tombent au creux d'un vallon, sur un campement de nomades.

-"Nous sommes à deux jours de marche de Bou-Saada et à quatre jours de Barika avec nos charges" annonce l'Arabe après deux heures de palabre avec les bergers.

-"Et tes amis qui doivent nous aider ?"

-"Ici à Batna" indique MESSAOUD sur la carte.

-"Ce n'est pas la porte à côté:" grimace le Feldwebel.

-"Ces gens acceptent de nous vendre des chevaux et des selles." 

Huit jours plus tard, chevauchant la nuit, évitant les rares villages et campements de nomades, les agents du S.R. allemand atteignent le massif de Belezma. Il neige abondamment et les vivres s'épuisent. Les deux Allemands s'installent dans une maison forestière tandis que MESSAOUD part pour Batna à la recherche des militants du P.P.A. que ses amis de Paris lui ont indiqués. Quand il revient, accompagné de deux musulmans…il est trop tard. 

Attirés par la fumée insolite qui sort d'une maison abandonnée pour l'hiver, une équipe de Forestiers a découvert les deux Allemands endormis sur un bas flanc. Les chevaux dehors sous les arbres.

Sur cette fin sans gloire, Walter et Zorn terminent la guerre dans un camp de prisonniers après avoir accepté d'adresser durant quatre mois à la centrale du S.R. allemand  de Tunis des messages d'intoxication.

Ali MESSAOUD, pris lui aussi et condamné à mort, est généreusement élargi en mai 1945 car les Communistes sont au Gouvernement…juste à temps pour participer et se mêler aux évènements de Sétif...Le rapport concernant cette affaire peu banale est bien dans les dossiers des Services Spéciaux français et américains Par ailleurs, après la guerre et libéré Walter a relaté son affaire du Chott el Hodna dans une gazette de son Land, sa campagne de Noël 1942 en Afrique ! 

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 Enfin le bateau du Génie est arrivé à l'îlot. Ces "marins" ont dû se battre contre le manque d'eau par endroits, les herbiers surtout et aussi pour prendre pied. Un éclaireur, Pistolet Mitrailleur prêt à tirer a contrôlé si aucun danger n'était présent. Au 300, Baroud indique qu'il faut balancer de la chaux sur les roches de la "butte de tir" ainsi que sur le fût.

Prosper a fait un bref compte rendu et dit que des gens sont passés par ici…et qu'ils avaient mangé des figues….Il a l'œil pointu l'adjoint !

Puis il dira que de sa position, il sent l'odeur des frites. En effet un léger vent du sud vient de se lever. Il dit aussi qu'il ne tient plus ses hommes, le travail terminé. Ces jeunes ont toujours faim et ils vont ramer comme des damnés pour le retour. Elles étaient bonnes ces frites et la viande grillée sur des tisons à l'aide d'une grille avec pieds bricolée par "L'Ancien".

La chaleur est déjà forte et après le café "maison", en réalité du nescafé, le chef de peloton oblige une courte sieste. Il tient à ce que ses hommes soient en tenues correctes "durant le service". Le Colonel ou autre Chef d'Escadrons peut arriver subitement par les airs comme par la piste. Cela s'est déjà produit lors d'une surveillance d'un chantier des Pétroliers.

Il a plusieurs trompettes dans son peloton, trois ou quatre. A chaque prise d'armes, il lui manquera ces hommes ayant rejoint la fanfare régimentaire, qui, sans égaler celle du brave DEL de Meknès, a quand même bonne allure. Et puis, il y aura les répétitions au bout du poste BOUDIAF au grand dam des scribes des services…Trésorier…Matériel…Transmissions…Echelon…etc…, tapis à l'ombre dans des bureaux bien agencés où il ne manque que les ventilateurs.

Tout ce monde est relié par une toile d'araignée de fils "cal.4" autre dénomination du W 110, aboutissant pour chaque bureau à un vibraphone, gros combiné rudimentaire US qui doit beaucoup à Graham-Bell. Un inconvénient est que tous ces appareils sont audibles par tous. Le Capitaine a alors institué un code sonore valable pour chaque chef de service ou bureau. Naturellement les oreilles qui n'ont rien à faire écoutent…comme aussi le "Patron" lorsque les uns et les autres s'amusent avec leurs engins…l'ennui est que l'on entend tout dans la pièce si on a omis de boucher la partie micro.

12_RCA_WATTENNE_TELEPHONE_DE_CAMPAGNE_EE8

Les Pionniers, eux, n'ont pas cet instrument de communication mais le vulgaire EE8 US, téléphone de campagne avec dynamo et manivelle qui le relie à son Capitaine et au P.C.  Il y a toujours un planton de service près du bureau, en général un de la garde de jour.

Pour en revenir à ces Trompettes souvent absents (trompette=l'instrument et Trompette, le Chasseur qui en joue), Baroud leur a fixé un emploi d'artificiers aux mortiers de 81, donc sur les Half-Track 4 et 5. Il y a un chef de pièce, un pointeur et deux artificiers pourvoyeurs par mortier. Qu'un soit absent n'est pas grave.

Un Trompette est utile malgré tout et Baroud qui a été Clairon…Cor…Tambour aux Enfants de Troupe tient à ce qu'il en ait un sous la main lors de chaque sortie. Comme celles de la fanfare sont impeccables et loties dans un petit magasin, il a pu se procurer un des instruments de réforme passablement cabossé qui reste à demeure dans un des véhicules du peloton. Un Trompette sonne le réveil…à défaut de celui de la sieste…qu'il ne connaît pas " Debout les bleus, la sieste est finie, rassemblement pour la théorie!" De Chellal et Baniou, répercutées dans la dépression du Chott, ces notes doivent s'entendre ! 

Peu après Baroud demande de sonner "Ouvrez le feu !...."Je ne sais pas dit le Chasseur"…alors l'ancien clairon lui dit: C'est du clairon mais ça doit aller: do do..dodo…do sol…do sol…do sol…do….il lui siffle l'air et lui fait répéter plusieurs fois oralement, puis lui fait faire un essai en sourdine, la main au pavillon.

Prosper, qui fait préparer le lancer de grenades et fait ouvrir les caisses, doit se dire…l'adjudant en rajoute encore ! Du superflu !

Trompette! Sonnez trois fois ! puis Baroud dit au peloton rassemblé ça c'est "Commencez le feu" retenez l'air. Le prochain sera le "Cessez le feu", plus un coup ne devra alors être tiré…sécurité des armes. Pour commencer "Lancer d'une grenade OF" par homme, chacun en opération ou longue sortie a une OF et une DF.

Parfois lors de leurs "classes" certains n'en ont jamais lancées. Une barre à mine est plantée, c'est la cible pour tous, par trois fois il faudra aller en bateau la renfoncer à la masse.

Le lancer est par équipage…dégoupillez…attendez cuillère serrée…lancez ! Inutile de dire coucher !...les lanceurs le sont déjà…grenades en l'air ! Les témoins baissent le nez dans leurs véhicules. Baroud et Prosper resteront debout pour le cas d'une mauvaise exécution…ramasser éventuellement une grenade et la lancer en moins de 7 secondes ! A 30 mètres des geysers de boue, puis l'acre odeur de la poudre, de limon font tousser. A noter que ce jour, car les anciens savent compter, une des grenades n'a pas explosé. Aux lanceurs: "Montrez vos anneaux !"

Un n'en a pas. "Déshabillez-vous, dit l'adjudant au fautif…en caleçon et rangers, allez fouiller la vase et ramenez votre grenade et vite fait!". A l' endroit il n'y a qu'une trentaine de centimètres d'eau, c'est donc possible. Naturellement grosse rigolade des copains.

L'engin retrouvé est relancé. La leçon fut retenue et plus de problèmes avec ces grenades par la suite, certaines étant même jetées, à priori, dans des anfractuosités ou grottes douteuses lors d'opérations.

(Une autre histoire) Que Baroud racontera à ses hommes le temps de la pause.

Mai 1949…le 8ème Spahis, à pied, faisant partie d'une colonne remonte la "Rivière Claire" dans la jungle du haut delta tonkinois. Direction Tuyên-Quang, là où s'illustrèrent des anciens contre les "Pavillons noirs chinois" il y a 75 ans. Au cours d'une pause nous fûmes, au 2ème Escadron autorisés de nous laver et nous baigner. Soudain, un Spahi, puis un autre, dirent avoir trouvé une grenade. C'étaient des grenades défensives en fonte du Mle 1915 quadrillage extérieur…des dangereuses dans un rayon de 50 mètres et des éclats allant bien au-delà. Celles-ci étaient sans leur bouchon allumeur. De la rouille mais pas trop et encore des morceaux de charge explosive à l'intérieur. On en récupéra plus d'une centaine ! Ces engins ont dut être jetés là, par des soldats de la colonne Alessandri…une petite troupe française qui échappait aux Japonais il y a 4 ans après l'attaque vicieuse de ces derniers contre les troupes Françaises le 9 mars 1945. Cette colonne put rejoindre la Chine (amie !).

Si jamais les Viêts avaient trouvé ces corps de grenades, les mettant en état, charges et allumeurs à pression, ils en faisaient des mines pouvant probablement causer la mort de plus d'une cinquantaine des nôtres. Les DF 37 que vous avez sont aussi quadrillées mais intérieurement et aussi dangereuses sinon plus…alors attention soyez vous-même à l'abri des éclats …et attention aux copains.

Puis ce sera au tour de la dizaine de mitrailleuses de 30 sur blindés à tirer une bande par équipage, chacun son tour ! Après ce fut celui des cal 50, les grosses 12,7 après une instruction et le réglage important de l'espace de tête, "la feuillure"…sinon explosion dans la chambre, rupture d'étui et de graves blessures.

Après un temps de repos…entretien et casse-croûte, le tir fut repris, mais au canon. Trois obus par tireurs, deux par chefs de chars et d'A.M. Pas trop mauvais ces tirs puisque les cibles disparurent ainsi que la moitié de cet îlot. 

Puis vinrent les tirs au mortier de 81, après mise en batterie réglementaire. Volontairement, Baroud fit mettre ces pièces à dix mètres derrière leurs Half-Tracks respectifs…à la grande frayeur des deux où trois restés à bord "Comme à la guerre" dira Prosper !

On tira d'abord à faible portée 800 mètres à très faible inclinaison et sans visée directe. Tout le Peloton, sauf les deux choufs des M24 assista à ces tirs pour la première fois de leur Service Militaire.

"Interdiction de se boucher les oreilles…ouvrez la bouche !" On insista sur la charge du projectile américain…la sécurité surtout lors de l'introduction avec aussitôt la main coulissant le long du tube pour le pourvoyeur…et ne pas faire, dans l'affolement, une double alimentation ! Tirer toujours hors d'un obstacle supérieur…toiture…arbre etc…Les tirs furent rectifiés par Prosper, observateur à l'écart et après de nouvelles données, l'îlot fut …presque encadré.

"Regardez bien au départ, vous pourrez suivre un temps la trajectoire "avait dit l'adjudant aux spectateurs mettant ainsi un peu plus de piment dans son instruction. N'apprends et retiens bien que l'élève resté intéressé au cours d'une théorie ou exercice. 

Ce raffut fut bien entendu à la ronde et sans arrêt à la radio, le Capitaine demandait si tout allait bien ! Que le repas du soir était gardé au chaud…pas de précipitation !

" Trompette…Trois fois cessez le feu !"….c' est comment mon Lieutenant ?            "MI…MI.MI…MI.MI…MI…MI….. 

Il faut tout leur apprendre à ces jeunes…même la musique ! N'empêche qu'avec en plus du baroud et des frites, ce peloton commence à en devenir un vrai…"Faites-en un bon instrument"…avait ordonné le Colonel HUOT…C' est fait, mon Colonel !

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10/    BACHIR

Un jour d'entre ces jours à M'Sila, Baroud est appelé par l'Officier de Renseignements du Sous-secteur. Un mois après, ce sera un Secteur à part entière et ce service sera plus étoffé.

Baroud avec son peloton pourra donc être actionné dans tout le Secteur de M'Sila. Chaque Escadron, donc "Quartier", a aussi son Officier de renseignements. Notre Adjudant assiste souvent à des réunions de 2ème Bureau. Il voit et réapprend que le renseignement en toute guerre est primordial.

Aussi, plus tard, en 1961, il sera second de l'Officier B2 du Sous-secteur d'Hussein-Dey / Secteur d'Alger Sahel du Colonel GODARD….mais ce sera une autre histoire un peu plus mouvementée et "saignante" que l'actuelle à M'Sila.

 -" WATTENNE, j'ai pensé, puisque vous avez de nombreuses missions ici, ajouter à votre Peloton un auxiliaire algérien que m'envoie Sétif. J'en ai déjà deux qui sont suffisants. Je sais que vous parlez un peu l'arabe vernaculaire mais non le Kabyle. Ce supplétif, rattaché à votre unité, sera donc "Chasseur". Il en portera l'uniforme et sera armé, il touchera la solde et la prime comme tous les 2ème Classes. J'ai son pédigrée écrit, que je ne peux vous confier. En gros, il est d'un village près de Sétif, son père tenait un petit commerce et a refusé, après tant de fois, de payer l'impôt mensuel du Djihad. Une nuit, sa famille fut assassinée durant son absence chez son seul oncle maternel. Ce dernier, quelques jours après, est venu donner le nom du collecteur de fonds local, puis s'en est allé chercher du travail en France où il a de la parenté. (Visa facilement obtenu pour services rendus). Il confia son neveu au B2 Secteur Sétif. (Cette affaire était malheureusement courante à l'époque). Ce garçon de 25 ans a été scolarisé trois ou quatre années. Un peu fruste, mais parle assez bien le Français, l'écrit un peu, parle l'arabe sans l'écrire et comprend le tamazigh. Il sera utile dans vos missions. Néanmoins, ayez toujours l'œil sur lui, qu'il ne soit trop approché par les "Arabes". Ici il y a eu des Spahis, la population y était habituée. Des bricoles, mais aucune désertion à part l'adjoint et deux ou trois Spahis ayant trahis à l'Haourane. A vous de jouer, ah! il s'appelle tout simplement BACHIR. Pour son dossier, on a ajouté Ben Mohammed…c'est un passe-partout. A ce sujet, le Chef de Corps a envoyé une note de service à votre Capitaine."

 "Mon capitaine, merci, justement il me manquait un Algérien. Cela fera 40 hommes avec moi. Au fait, entre nous, si vous me le permettez, pas de Baroud, trop connu. En code radio ou téléphone si c'est ALI BABA qui vous appelle ou vous demande, vous saurez que c'est moi.

-" D'accord  Ali !...et vous avez vos 40 voleurs !"……. Comme on le voit, cet Officier est un fin érudit !

-"Mon Capitaine, un fidèle Spahi Algérien du 8ème qui était mon ordonnance en Mai 1951 au Tonkin, et m'a une fois sauvé la vie, s'appelait MESSAOUD…qui signifie (le Chanceux) en arabe. BACHIR signifie (Celui qui apporte la bonne nouvelle) …merci de me le donner. "

Un planton amène Bachir, le Capitaine lui dit deux mots. Baroud salue et retraverse la place suivi d'un "Arabe lambda" auquel personne ne prête attention.

Attends, attends un peu, ami lecteur…s'il y en a un ! Cette affaire d'un autre Adjudant de notre 12ème de Chasseurs d'Afrique de la 2ème D.B./LECLERC au cours de la campagne de Libération 1944-45.

Chef de Peloton de Chars M5, ce Sous-officier "Français d'Algérie"(Ils étaient nombreux dans l'Armée d'Afrique de l'époque) avait la mauvaise habitude, lors d'engagements, de déplacements, de crier à la radio : "AU POIL..AU POIL…COLT…COLT !"…allez savoir pourquoi ! Repéré par le service d'écoute des Allemands, il fut identifié par le S.R. ennemi. Lorsqu'elles entendaient ce cri de guerre idiot, les plus proches de la Wehrmacht savaient que le X° escadron de MINJONNET était proche et en avant-garde. …et ce, jusqu'au col de Saverne ! (Des archives allemandes en ont fait cas.)

 Comme quoi au 12ème R.C.A, il y a aussi des "couillons"….alors Ali Baba en fera le moins possible avec cet indicatif perso. Il restera surtout Jaune-Bleu…."c'est marqué sur les flammes de ses antennes."!

12_RCA_WATTENNE_bureau___M_Sila

 

Baroud entre dans son bureau, s'assied et fait aussi assoir Bachir sur un genre de banc du fond de la pièce qui sert lors des réunions S/off. ou autres. Il sort le carnet de Peloton quand le planton de service dans la pièce à côté entre et dit:

-"Mon Lieutenant, le Capitaine commandant l'ECS demande pour demain huit heures 3 hommes de corvées…reviendront en fin de matinée." … Baroud le note.                                                              

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 -"Asch'mek enta ?

-"Mais mon Lieutenant, je parle français, enfin un peu. Je comprends très bien, vous savez !

-"Je sais, mais moi je n'aurai que toi pour parler arabe et puis tu vas me tutoyer. Dans tes prières, si tu en fais, tu dis bien TU à Dieu ? Sans l'offenser, non ? Tu seras le seul ici à qui je dirais-tu…femt ?

-Ouarha mon lieutenant, comme tu veux…c'est toi mon chef maintenant.

Ce gars est intelligent, d'abord il a retenu le titre de Baroud, sans connaître les grades et puis le mektoub jouant il accepte déjà tout ce que lui commandera ce maàlem a qui il est donné.

-"Qui s'occupe de ta maison et du magasin ?"

-" Un cousin de mon père qui "marche" avec ceux du j'bel. Quand je le verrai, je le tuerai !"

-"Tu sais faire lataï nana ? Vas à côté, tu trouveras un réchaud Primus, et ce qu'il faut, demande le au Chaouch que tu viens de voir. Le kaleb (pain de sucre) est dans le sêndouk avec le reste, nana sec. Il y a des souris ici. Viens avec le barred et les kàs, après on parlera.-

"DEVIGE ! ce gars est maintenant "Pionnier", Il restera près de moi."

BACHIR sait alors qu'ici on est dans la tradition, le rituel "Lataî"…avant toute palabre. Le Chasseur est effaré de voir arriver "cet arabe" mal attifé, avec de vieux vêtements recouverts d'un selham crasseux au qob troué; en plus, il a sa rezza de travers au pan tombant, signe des jeunes. L'autre réclame de l'eau, fait ses ablutions et prépare le thé. Il l'apporte au bureau.

-"Le Capitaine de tout à l'heure t'a bien dit que tu allais faire l'asker chez moi. Tu seras comme tous les autres, mais près de moi à pied ou dans la Jeep. Tu coucheras dans la pièce à côté sur un lit qui s'appelle Picot, tu te feras un petit coin avec des planches, des caisses  pour mettre tes affaires et plus tard tu pourras aussi "faire planton", parler au téléphone et balayer mon gourbi de temps en temps. Tu vois, je te fais confiance, j'ai l'habitude des gens d'ici…il y en a de bons…il y en a des mauvais. En 18 ans, jamais un ne m'a trahi…tu vois que je te fais déjà confiance. Une porte nous sépare, sans mefta. Moi je suis "qim el dib", je dors d'un œil et j'ai le kebbous sous ma tête."

Comment faire autrement pour avoir un fidèle à soi ? Le Musulman aime être considéré comme un homme de confiance. Il aime la justice et la rétribution honnête. La reconnaissance pour les services rendus quels qu'ils soient. Chez-lui, il ne connaît que son chef de tribu Cheikh ou Caïd…barrak ! Maintenant c'est Baroud son chef…et lui seul !

-" Tu es déjà venu par ici ?"

-" Non mon Lieutenant (!), mais j'ai un oncle à Ouargla, commerçant, je ne l'ai vu qu'une fois quand j'avais dix ans. Je suis venu en car avec mon père et mon grand frère" Un silence qui en dit long…puis " ILS ME LES ONT TUES !"(dit en arabe). Maintenant, notre Adjudant sait qu'il en tient un bon.

"Dans deux jours un Brigadier ira t'emmener au poste à côté. Au magasin, on te donneras tout le fourbi du Chasseur d'Afrique. Un gradé t'apprendra tout. Ce soir et demain, tu ne te changes pas. Tu restes comme tu es. Moi, je serai au SOUK pour surveiller. Il y aura deux chars sur la place et des Chasseurs à pied pour la surveillance. Tu vas connaître la ville. Redouâ as sbà, après le café et casse croûte, tu pars en ville. Tu te promènes un peu partout. Tu écoutes ce que les gens disent, sur tout, les soldats, le travail, peut être ils parleront du bien de ceux de la montagne…du désert, tu feras le chîkem. Si on te demande d'où tu viens, donnes le nom de ton village où tu es né, dit ton âge et que tu es venu ici pour chercher du travail "au pétrole" où on embauche. Vas dans les cafés maures, circule dans la médina…écoute surtout. Le soir, tu iras coucher au bain maure. Tu as des sous ? "200 francs"…tiens 500. Durant ce souk de jemaa écoute surtout les commerçants et gens du village. Bad redoua tu reviens ici. Des soldats t'arrêteront, tu leur diras que tu veux voir l'Adjudant ou le Lieutenant Baroud. Tu leur montreras cet insigne que tu vas garder dans ta poche et leur montrer. Cet insigne sera le tien pour toujours et tu le mettras à ta tenue bientôt…as-tu compris ? Pour la soupe on va te l'apporter. S'il y a du cochon, on te donnera autre chose, une boîte de sardine…Pour ta prière, tu la feras dans le réduit…pas dehors.

"Je ne fais pas de prière…je ne mange pas d'hallouf…je ne fais plus ram'dam…je ne bois pas de vin, mais de la bière !" Depuis 6 mois que les miens sont morts, je fais comme je veux !"

Quel paroissien celui-là ! Prosper arrive pour les ordres du lendemain. Baroud lui parle de BACHIR…le met au courant de tout et dit au nouveau Chasseur que c'est le Chef PROSPER qui commande après lui. 

" DEVIGE ! Faites-nous apporter trois bières, quatre si vous en buvez une !"   

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D'aucuns vont dire: C'est cela sa guerre ? Alors que dans l'Algérie grouillent des katibas et autres organisations en rébellion. Que la Presse, surtout métropolitaine  parle de morts, d'exactions.

L'histoire de cette Algérie doit être apprise, comme celle de France…sous la III° République.

N'oublions pas que l'actuel 12ème de Chasseurs d'Afrique est constitué à majorité, sous un encadrement de cadres d'active et d'engagés, d'Officiers de Réserve et d'Appelés du Contingent de diverses fractions successives. Très peu ont été enthousiasmés de prendre les armes, non pas pour défendre la Patrie comme en 14 ou 39, mais devoir aller par delà la mer sauver d'autres départements français menacés. La plupart auront vite compris que la France ce n'est pas exactement ça, mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, des millions vont accomplir et avec le sens du devoir "Cette Guerre d'Algérie" pour un temps qui leur semblera long…et qui sera un de leurs meilleurs souvenirs.

Pour tenir l'Algérie, il fallait qu'elle soit quadrillée, que chaque douar, mechta, khaïma puisse être contrôlé et les habitants protégés du F.L.N., aussi, pour ce faire, il fallait "du monde" !

Ce sont des appelés enrégimentés dans des unités d'Afrique ou métropolitaines qui, en postes, ayant "leurs terrains de chasse", assurent ce quadrillage. Bien sûr que d'autres grandes Unités de métier, en réserve générale, comme la Légion et les Troupes aéroportées et quelques autres, se tailleront la part du lion en de durs combats, surtout en montagnes et déserts…mais après que les Unités du quadrillage, par un travail incessant, aient permis de localiser l'ennemi. Ces dernières doivent  donc avoir leur part de gloire pour ces réussites de combats contre la rébellion et pour la Paix surtout...

Le sang versé par ces Légionnaires et Paras évitera que celui des appelés ne le fut plus répandu…quoique certains bataillons paras aient une majorité d'Appelés Volontaires dans leurs rangs. Il faut aussi reconnaître que nombre de petites unités du quadrillage à base d'Appelés et commandées par des O.R. ont mené avec succès, et souvent seuls, des engagements opérationnels entrés dans la mémoire de cette guerre, et qui doivent être portés à leur actif.

Cette guerre a été faite sous des formes différentes par des milliers d'éléments dispersés ayant chacun la manière de remplir les missions à eux confiées.

Le précédent engagement des armées françaises en Indochine comprenaient 100000 hommes de métier. Seuls quelques O.R. engagés ont pu servir dans ce Corps Expéditionnaire d'Extrême Orient. Aucun Appelé donc, mais les effectifs augmentèrent avec l'apport de supplétifs puis la Formation de l'Armée Vietnamienne de relève commença en 1951 sous le Général de LATTRE de TASSIGNY.

Si l'Algérie est française, l'Indochine comprenait des Etats Indépendants depuis 1945, au départ des Japonais, mais Associés à la France.

L'Armée de métier encadra naturellement les Appelés d'Afrique du Nord dès 1954 et leur inculqua les méthodes de combat apprises "en Indo"…du moins certaines, car il ne s'agissait pas de la même guerre, la métropole étant proche et surtout, l'ennemi étant différent.

Si Baroud parle de tout cela dans ce récit, c'est pour une meilleure compréhension et une information permettant à ceux qui veulent bien suivre, comment a pu fonctionner ce Peloton au sein du 12ème Régiment de Chasseurs d'Afrique. (Un des onze qui ont existé, puisque le G.A.P.C.A de 1941 à 1943 n'en était pas le n° 10 mais est devenu le 12ème R.C.A. le 15 Février 1943 à Rio-Salado.)

Au Peloton Spécial d'Intervention et Pionniers du Quartier, après un mois de "Drill" poussé "les 40 voleurs" auront effectué leur unité et une forte camaraderie soudera tous ces Gradés et Chasseurs dont le sang sera toujours renouvelé par l'apport de jeunes qui suivront les traces de leurs anciens. La discipline est librement consentie surtout que leur chef sait les tenir toujours en activité et sachant que tels de jeunes chevaux, ils doivent jeter leur gourme, alors souvent il laissera les rênes longues.

Que les DEFRASNE...MERIOT...LEVREY...LIERMAIN...BORDIER...DEVIGE...NAUD...LACHIEZ...BEDEZ, des plus anciens et d'autres se souviennent de leurs vingt ans et que dans leur microcosme, ils ont bien servi, chacun dans sa spécialité. 

Dans ce coin du Chott sud ouest Constantinois, aux étés sahariens et aux hivers quasiment provençaux, ce ne fut pas toujours gai…de longues factions et attentes, manger de la poussière comme parfois de maigres repas à base de rations conditionnées, attendre aussi le courrier et un petit galon, occupèrent bien la moitié de leur temps de Service Militaire.

Mais dans l'autre moitié ? Maintenant il ne suffit que de suivre les missions de ces Pionniers.  

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11/   BAROUD  RISQUE D’ÊTRE FUSILLE POUR REFUS D’OBEISSANCE EN PRESENCE DE L’ENNEMI !

La chaleur est lourde dans cette nuit du 27 mai 1958. Il peut être onze heures du soir et Baroud lit encore. Il transpire et son chèche déplié,  qui lui sert de drap, sur lequel il est allongé avec uniquement son flottant de sport, est trempé.  Il vient d’entendre passer le gradé de quart qui, tous les quarts d’heure, va voir si les deux sentinelles ne sont pas endormies. Dans la pièce la plus proche, des hommes ronchonnent, car certains de leurs camarades ronflent, et un insomniaque en veut toujours à celui qui a la chance de dormir.

L’Adjudant écoute la nuit, car il est responsable de la vie de ses hommes. En, de l’autre côté de la route, il y a un petit quartier arabe aux maisons basses surmontées de terrasses, et une grenade lancée de l’une d’elles ! Il y a des arbres certes…mais un commando d’hommes courageux qui renverseraient la porte…

Alors, comme il ne peut pas s’endormir, il réveille PIRAS et un autre. Souvent, il s’en va ainsi de nuit avec sa jeep équipée d’un projecteur, un phare, tenu à la main. Il va patrouiller dans la petite cité, tous phares éteints, lorsqu’il y a la lune, en code ou black-out les autres nuits. PIRES a l’habitude, et son véhicule au pot d’échappement neuf ne fait pas trop de bruit. On ne repassera jamais par un même itinéraire et des haltes, moteur coupé, se feront en des endroits jugés utiles.  Là, on guette dans la nuit de couvre-feu. On tire sur toute personne qui circule sans prévenir.

Parfois, Baroud part avec quatre hommes seulement, à pied, vêtus le plus légèrement possible, en pataugas, et couverts de «  rappellent » (anti-moustiques) pour aller passer quatre longues heures sur les berges de l’oued, afin de « chopper » le fellagha qui viendrait de nuit de ses montagnes afin de rendre visite à ses femmes. Où d’autres, venus chercher l’impôt collecté, certains encore aux destins inconnus. Il est à croire que dans ce bled, les femmes n’attendent par leurs maris, que l’impôt rentre mal, car à part un bourricot abattu, un pauvre malheureux qui rentrait au bercail après avoir été abandonné par son maître dans les champs, jamais une bonne prise ne sera faite !

« Et si l’on allait voir les femmes des fellous ? » disaient souvent les Chasseurs qui en avaient marre de ces embuscades, « Cela éviterait à leurs hommes de se déplacer, et chacun y trouverait son compte…sauf les moustiques ! ».

Le gradé a inscrit sur le cahier « 23 heures 30 - Adjudant en patrouille avec jeep et deux Chasseurs ». Il marquera : « 24 heures 05 – Retour de la patrouille ; RAS ». A part les gerboises qui sautaient dans le faisceau du projecteur et deux ou trois chats qui rasaient les murs, les yeux verts des bourricots attachés à l’extérieur, ce fut une patrouille comme les autres.

Pourtant, Baroud sait pertinemment bien, lorsque de longs jours de calme se sont écoulés que,  soudain, la tuile arrive, d’autant plus violente que la routine et la confiance s’étaient installées.

L’Adjudant s’est endormi, quand un coup de feu claque dans la nuit. Dans la brume du sommeil, il réalise aussitôt que c’est un coup de fusil, parti de l’ECS, à une centaine de mètres, qui vient de troubler la nuit pré-saharienne. Les grillons qui chantaient comme s’ils orchestraient une sarabande, se sont tus. Puis c’est une rafale de 30 cartouches, un chargeur, tirée sans vie, sans intention de tuer. C’est une rafale de peur.

Lorsque l’on est un tant soit peu soldat, que l’on a vécu des combats, des aventures, on est comme le Chasseur qui, aux simples abois, sait où en est l’action. Ces tirs sont tout, sauf ceux d’un engagement.

Le téléphone sonne et Baroud passe dans la pièce à côté pour entendre la voix affolée du Capitaine commandant l’ECS : « Vite WATTENNE ! Tout votre Peloton, les chars surtout, en position au nord de l’ECS, nous sommes attaqués et nous avons déjà un mort ! vite ! ».

La communication est coupée car, sur l’autre récepteur du Capitaine, le PC doit appeler et demander la raison de ces tirs. Prosper arrive :

« Encore une connerie SARRAT, donnez-moi deux hommes avec PM et grenades, têtes nues, avec lampes électriques. Mettez le Peloton en alerte, mais pas un moteur ne tourne sans mon ordre. QAP ».

A ce moment, un MDL de l’ECS arrive et frappe au portail. Reconnu par le gradé de quart, il entre essoufflé :

« Mon Lieutenant, ordre du Capitaine, avec tout votre Peloton  en véhicule, couvrez l’ECS. Attaque des fellaghas. Un homme du Trésorier tué à bout pourtant. Je repars ».

Baroud lui dit d’attendre, il repartira avec lui, qu’il doit l’amener à l’endroit du tué. Puis il prend le PM et l’équipement d’un de ses hommes, sa canne ferrée, sa lampe puissante. Les quatre hommes remontent la route. Tous les cent mètres, l’éclairage public jette un rond de lumière jaune  sur cette voie qui mène à BBA et qui est en fin et au nord du village.

Pour une attaque, c’est bien silencieux ! , et la lumière serait coupée depuis longtemps. Une rumeur s’amplifie et une sentinelle, sur son emplacement au dessus de l’entrée de l’ECS barrée par des chevaux de frise, demande d’avancer au ralliement – mot de passe etc…Puis, par la chicane, les Pionniers entrent et se dirigent au poste nord-est, un blockhaus où se tient un petit détachement de garde avec une sentinelle au dessus. Cette dernière vient d’être tuée. Le Chasseur est couché en position du fœtus, l’arrière du crâne emporté. Des gens s’affairent autour de lui.

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« Où est le Capitaine ? ». On répond à Baroud qu’il organise la défense. L’Adjudant/chef DARMANI, Président des Sous-officiers, est là. Baroud lui dit alors que cet homme vient de se tuer accidentellement en manipulant son arme. Il demande le fusil qu’un Brigadier, le Chef de poste certainement, tient maladroitement.

« Vous ne voyez pas que ce Garand est réarmé, sans sûreté ! Vous ne croyez pas qu’un mort suffit ? ». Il prend le fusil, le désapprovisionne, retire le chargeur, coup de sécurité, tout cela mécaniquement, par habitude et c’est si simple ! C’est ce fusil qui a tiré. Le Brigadier a pris la suite avec son PM. Il lui a semblé voir deux hommes s’enfuir ! Rien de tel qu’une engueulade pour réveiller ces gens et les ramener à la réalité. Baroud ne s’en prive pas car ici, c’est lui le combattant et l’action seule compte dans ces moments là. S’adressant au Président des Sous-officiers :

« Mon Lieutenant, on ne peut plus rien faire pour ce gars. Le Toubib ne va pas tarder à arriver. J’ai vu préparer la sanitaire. Je vais aller à tout hasard faire le tour entre les réseaux et derrière sur la piste de ceinture. Plus pour rassurer les hommes que par conviction qu’il y ait du fell dans le coin. J’aurai de la lumière. Pouvez-vous faire passer que l’on ne me tire pas dessus. Que les Pionniers patrouillent à pied ? ». 

 Puis, il s’en va avec ses deux Chasseurs et ressort par la route de BBA. Des gens circulent dans tous les sens, des lumières vont et viennent ! L’Escadron de Commandement est semblable à une ruche lorsqu’une teigne y pénètre, mais ici, il n’y a pas de teigne.     

Sans bruit, mais avec les lampes, car sous les arbres il fait sombre, les trois Pionniers retirent un cheval de frise qui l’aurait déjà été si les fellaghas étaient venus ici. Il y a ensuite un sentier habituellement emprunté par les paysans du coin qui se rendent à leurs vergers. Ceux-là seraient des guides éventuels pour des terroristes où autres, mais ils savent qu’il y a des mines, ils ont bien vu les Pionniers les placer.

En réalité, il n’y a que des éclairantes placées dans les réseaux de barbelés, et qui ne sont pas dangereuses. Elles éclairent seulement comme des fusées  à main éclairantes ficelées de ci et là, camouflées, leurs cordons attachés à des fils de fer qui trainent un peu partout.

Baroud a discuté avec ces gens qui sont connus et leur a fait croire à la présence d’une centaine de mines qui peuvent arracher les jambes. Ainsi, les militaires ne passeront pas pour marauder leurs abricots, et si les fellaghas viennent, on va rire et on ramassera les morceaux sans se fatiguer !

Le bluff et l’intox marchent toujours, surtout en période de terrorisme. Baroud a horreur des mines, et en Indochine, elles ont causé énormément de pertes. Jamais il n’en placera, sauf des inoffensives. Au Capitaine de l’ECS qui s’inquiétait, à juste raison, il lui a dit qu’il n’avait placé rien de bien dangereux, mais qu’il fallait laisser planer le doute, surtout aux hommes de l’Escadron qui n’iront pas trainer dans les Ribarts. Ne circule entre les réseaux que le petit troupeau d’ovins de l’Escadron. Une dizaine de moutons qui sont surveillés en permanence par une cigogne qui ne peut voler, ayant eu une aile cassée. Ils évitent à l’herbe de pousser trop haut. La nuit, ces moutons et les deux bourricots mascottes sont enfermés à côté de la batterie de WC alignés à l’extérieur, qui ne sont utilisés que de jour.

En faisant le tour, l’Adjudant vérifie que tout est en ordre. Des gens essayant de franchir les défenses auraient laissé des traces. Tous ses repères n’ont pas été touchés. Et puis, il y a aussi les gardiens précieux que sont les moineaux qui dorment dans les arbres. Toutes les bandes de jeunes célibataires des couvées de printemps qui font un raffut de tous les diables dès lors que quelqu’un passe sous eux. Il est arrivé à notre Adjudant de venir ici avec un ou deux hommes, sous prétexte de patrouille de nuit, et de faire une rafle de ces moineaux, délicieux en brochettes, et d’en remplir un plein sac à patates. Alors les fellaghas sont partout, sauf ici ! Le trio a fait le tour de l’enceinte et est revenu par la porte d’entrée, car il n’y en a qu’une seule.

Des jeeps ont été entendues et Baroud voit le Colonel en grande conversation avec le Médecin Lieutenant. La sanitaire vient de repartir vers l’infirmerie, certainement avec le corps que le MDL DAUBIGEON a descendu de la tour de garde. On ne peut laisser un mort ici. Ses camarades iront le veiller pour le reste de la nuit dans une pièce isolée. Demain, il sera transféré à Sétif et rapatrié en France par avion, et au plus vite, sinon il aurait été enterré ici, mais rien n’est prévu à M’Sila.

L’Adjudant passe au bureau du Capitaine qui est pâle…comme le mort. Il y a de quoi, quand on perd un homme. Le premier surtout.

« WATTENNE ! Considérez vous aux arrêts de rigueur, tenez, signez le motif que je vous porte. Le Colonel vous convoquera demain ».

Refus d’obéissance en présence de l’ennemi ! …rien que ça !

Il y a tout un éventail  de motifs de punitions préétabli et chaque chef peut y puiser à sa convenance. Le Capitaine ne s’est pas cassé la tête. Ce motif, c’est le « falot », le Tribunal Militaire, la condamnation à mort, fusillé dans un quelconque fossé Baroud !, et avant ses 30 ans !  Au deuxième de Hussards, le Chamborant, il était dit que « Tout Hussard qui n’est pas mort à 30 ans, est un jean-foutre ! ». Oui, mais lui est Chasseur d’Afrique, et il se refuse à signer une ânerie pareille. Il est terriblement déçu,  notre Adjudant, lui qui croyait que seuls les fellaghas étaient des cons !

« Mon Lieutenant, je suis aux arrêts », dit SARRAT, lorsque la forte patrouille rentre. « Le Capitaine m’a rappelé au téléphone, s’étonnant que les chars ne soient pas encore partis, qu’il n’entendait aucun moteur tourner. Je lui ai dit que vous étiez en train de régler l’incident, à pied, et que le Peloton était ici en alerte. Alors, il m’a ordonné de prendre le commandement  et d’amener le Peloton en protection sur la piste nord. Je lui ai dit que je pouvais le faire tant que mon chef de Peloton était  indisponible ! Alors, il m’a mis huit jours et je suis convoqué à son bureau demain matin ».

« Allons boire une bière dans ma chambre. Il est deux heures, mettons le cahier à jour, puis nous irons dormir. Moi aussi, le suis aux arrêts ».

Ces deux là ne vont pas dormir avant une heure, ce drame les a frappés, comme tout le Peloton qui va se recoucher en commentant l’affaire. On pourrait rire, alors qu’il faudrait pleurer. Pleurer cette mort, car après tout, c’est cela qui est le plus terrible. Le Chasseur X est un cas typique, non exceptionnel en Algérie. Ce garçon, auquel il restait plus d’un an de service à effectuer, était comme certains, un sursitaire. A près de 25 ans, marié un enfant, pion dans un lycée, il continuait  des études supérieures pour devenir professeur. Calme, sociable, déférent envers ses chefs, il était respecté par ses camarades pour son âge, son instruction. Il était appelé contre sa volonté, il avait à faire chez lui, et maintenant, il était ici, secrétaire au bureau du Trésorier, à aligner des chiffres sur des états le jour et parfois devoir monter une garde de nuit. Il a refusé de suivre un Peloton d’élève gradé  et même de faire les E.O.R.

Après ce malheureux accident, instinctivement, le corps en retombant a pris la position qui était celle quand Baroud la vue, celle du fœtus, pauvre femme ! Pauvre enfant ! Que va dire le Capitaine dans sa lettre à la famille ? Que va pouvoir dire le Colonel ? Des mots qui n’expliquent rien ! Baroud et son adjoint parlent de cela.

« Vous comprenez SARRAT, pourquoi j’agis souvent de manière juvénile avec les hommes ? Le travail est parfois dangereux, souvent dur, dans des circonstances et des lieux hors normes. Mais on rigole, on boit une bière ou autre en mangeant des frites, en rôtissant du mouton…quand on le peut. Etre toujours sur la brèche, discuter avec un jeune qui vient de perdre un être cher, avec un autre qui ne reçoit plus de lettres de sa fiancée, avec celui qui apprend que son poste, dans son usine ou son bureau a été donné à un autre, car il faut bien que la vie continue « sans lui ». Celui dont la mère est au bout de sa route et qui n’attendra pas la fin des 27 mois du séjour. Celui  là ne reverra sa mère que dans son cercueil "

Les problèmes extra-militaires sont nombreux pour tous les soldats, y compris ceux de carrière, et ils sont aggravés par l’éloignement. Baroud essayera de régler aux mieux ceux de ses hommes, car c’est là son devoir de chef et aussi d’homme social.

Naturellement ce sera le premier sujet de conversation dans les jours qui vont suivre et les appelés de l’ECS en seront profondément marqués. On ne se souvient plus exactement de la date du dernier mort dans ce Régiment de Chasseurs d’Afrique.

Convoqué le lendemain matin par le Capitaine, il lui confirmera  qu’il ne signera pas le motif réclamé.

Le Colonel convoquera Baroud qui lui expliquera les faits, qui lui dira crûment que s’il a prolongé son séjour pour encore servir au Régiment, ce n’est pas pour le faire  sous les ordres d’un Officier incapable, peureux et dangereux ! Le Colonel dira , il vient de l’apprendre, que la demande de mutation que le Capitaine avait faite pour l’Allemagne, peu de temps avant de quitter le Maroc, avait été acceptée et qu’il partait le 1er septembre, qu’un nouveau Capitaine, venant de Métropole, et qu’il connait, est attendu. Que l’Adjudant a toujours sa confiance, qu’il le comprend. Le Chef de Corps ne peut désavouer un de ses Capitaines, mais il saura lui parler. L’autre acceptera de « revoir » son motif, transformé en 8 jours d’arrêts simples pour :  « A mal interprété un ordre ».

Jamais deux sans trois. Comme les précédents, ce motif ne sera pas porté dans les pièces matricules.

          

 12/    LE SOUK de M'SILA

 Pour ce grand marché hebdomadaire du jeudi, c'est au tour du groupe chars d'assurer la sécurité aux abords. Un  M24 dominant l'oued et l'autre vers la place. Une escouade (équipage de Half-Track…à pied) est l'élément mobile de contrôle et surveillance. Tous sont reliés par radio, chacun a ses consignes.

 

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Baroud et son adjoint circulent et prennent la température de ce grand marché. L'Adjudant sait qu'une population se distingue en bien ou en mal par le comportement des enfants et le regard des hommes. Jusqu'à présent, à part quelques "chikayas", rien de grave ne s'est passé (depuis l'arrivée du 12ème RCA) sur cette grande place poussiéreuse encombrée de burnous et d'animaux de toutes espèces domestiques locales. Ici on vend de tout, on achète ou on troque. Il faut marchander durant le temps nécessaire à la transaction. Pour ces gens, c'est le plaisir hebdomadaire comme il en était en notre haut Moyen âge et encore de nos jours, mais en plus propre, en plus sain, dans des bourgs provinciaux de la métropole.

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Collection R. Mussati

En périphérie, des étalages sous des bâches de fortune, ou sans, à même le sol, on trouve dans des sparteries (doum-alfa-palmier tressés) ce que les gens du bled ont à y vendre. De tout et même plus !

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Collection R. Mussati

Le Garde-champêtre, parfois accompagné d'un policier débonnaire, est sur place bien avant le lever du jour…dès l'instant où le "Bilal" (muezzin) perché dans la Mosquée proche, lance ses premiers "Allahou ak'bar".

Ce "Champitre" affecte les emplacements moyennant le paiement en gerchs (pièces trouées) voire en (rial) cinq francs. Il délivre alors un ticket numéroté dont il garde la souche pour la bonne comptabilité municipale. (Bien souvent les "bakchichs" ne peuvent être refusés.)

Le marché aux chameaux de M'Sila

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Les sous récoltés sont jetés dans sa ch'kara de fort cuir au medjoul de laine tressée, une cordelette qui passe sous l'épaule et le baudrier réglementaire à la grosse plaque de cuivre bombée de huit pans gravée: République française- LA LOI - Garde-Champêtre de la commune de M'SILA. Cette plaque est très visible et respectée. Dans l'Algérie actuelle, leurs titulaires, comme les porte-drapeaux de sections d'Anciens Combattants, sont les cibles préférées des O.P.A. locales.

Aussi l'Administration a dotée l'Ancien d'un "kebbous", révolver à six coups 8m/m du Mle 1892. Cette arme est aussi dans sa sacoche. Il n'a pas de képi, comme certains, mais une rezza sur son crâne bien poncé "à l'émeri" (pour l'image). Il est toujours revêtu de la même fugiya, un genre de gandoura, une cape plutôt, sur laquelle sont épinglées quatre décorations. Aux pieds…une paire de rangers, jamais cirées, cadeau d'un Spahi certainement. Les emplois recherchés de "fonctionnaires" Plantons, Chaouchs, Municipaux, sont surtout accordés à ceux qui ont combattu dans les rangs de l'Armée Française. Ils sont en nombre dans toutes les communes et les décorations priment aux choix….comme le "piston". Le Garde champêtre de M'Sila s'appelle Si BAKOUCHE, ce qui signifie "Monsieur le muet". Fort de ses décorations accrochées à l'aide d'épingles et bien sûr dans un ordre différent à chaque mission, c' est un fort en gueule qui en impose…surtout à l'aide de sa "zarouetta", une solide "canne-gourdin". N'est-il pas LA LOI à M'Sila ?

Au souk précédent, il a fait cadeau au chef des Pionniers, une solide canne bien noueuse tirée certainement dans le vieux bois d'un acacia cousin nordique de "l'Arbre du Ténéré", ce tabou isolé dont le plus proche copain est à 400 kms ! Son âge ? Des centaines d'années. André  a fixé une solide virole d'acier avec terminaison en pointe sur la "zarouetta" de l'Adjudant.

La Jeep, et les deux Chasseurs l'occupant, dont le radio, sont laissés à la garde de DEFRASNE et son équipage. Baroud et son adjoint peuvent alors se mêler à la foule. Le képi bleu azur ici en impose. Prosper en attend toujours un de Sétif…son calot ne fait pas sérieux ici ! "Il vous faut bessif ce képi et changer votre bâton juste bon à en menacer un chien ! Si on voit le muet on lui demandera de vous en trouver un." Ce qui sera fait la semaine suivante et la Jeep ira décharger au domicile du "Champitre", en plein centre du "Quartier Arabe", une caisse de biscuits, des friandises et autres denrées en remerciement. Le Musulman ne demande jamais rien en échange d'un cadeau…mais, avec patience, il attend !

Un bâton bien manié font s'écarter surtout les dromadaires toujours à baver, à chercher à mordre même sur "trois pattes" ou baraqués. Il faut dire qu'eux, chevaux, ânes sont énervés par la présence d'autres du sexe opposé…et le font bien voir.                                                                                     

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Au premier souk, moins habitué, c'était l'enfer…la chaleur, le bruit et Baroud n'était accompagné que d'un Chasseur bien étonné. Ils furent la cible de bien des regards curieux et certains, du bled ou du village, les testèrent en faisant traîner des animaux sur leur passage ou perfidement poussaient leurs dromadaires sur leurs arrières. Laissaient volontiers tomber des ballots à leurs pieds.

A un moment, le "Champitre" connu ce jour, vint auprès du Képi Bleu entouré d'une multitude de "Burnous". Vous avez déjà bien vu que Baroud a toujours un tour dans sa musette …avec souvent un casse-croûte et une bière…Il ne boit que de l'eau "sure" et peu de vin, ayant juré un jour, dans la lagune de Hué en Annam où le manque d'eau lors d'une opération dans "La Rue sans Joie" fut un des plus durs moments de sa vie, d'avoir toujours une boisson sous la main. Des Spahis moururent de déshydratation, deux de son Peloton, devenus fous et tirant au 36 vers les camarades, furent  abattus. Chef de groupe de voltigeurs, il avait en appui le Brigadier Hamza LAOUFI, qui avait été à l'école française mais bon Musulman respectant les 5 piliers.

(D'aucuns vont encore dire " au fait"! moins de laïus insipides!)……Patience et apprenez donc !

De Geryville, Hamza était fils de grande tente et d'une lignée ayant bien servie la France. Les soirs de bivouacs, sous une caï-nhia à l'abri de la pluie, les deux parlaient pays et surtout l'arabe vernaculaire que Baroud cherchait à approfondir. Laoufi lui fit retenir et copier des dizaines de dictons et même de courtes sourates du Coran et son Margis lui racontait ses histoires d'Enfant de Chœur…et de Troupe.  C'était encore l'heureux temps où lors d'une prise de bec entre deux Musulmans l'un disait à l'autre "La putain de ta race !" et personne ne s'en offusquait. Alors Baroud du haut de ses 20 ans donnait des leçons à son adjoint qui en avait 25…et l'inverse était de mise. Souvent avec un thé ou café auprès de braises chassant les moustiques et maringouins…pire que les Viêts !

Une de ces phrases lui revint subitement à l'esprit et s'adressant à haute voix à Bakouche dit :

"r'bî la'ref ach'temna men messaïb tâh't ejjebaïb ù ach'temna men a'zaïm tah't el a'maïne"

Alors toutes les oreilles d'alentour comprirent :

"Dieu sait ce qu'il y a de ruses sous l'habit et de projets sous le turban !"

Cela suffit et ici le téléphone arabe bat celui des frères CHAPPE, pour que Baroud, dont le surnom sent la poudre, voit alors tous ces soukiers se taire sauf les salams d'usages, ...en prenant bien soin de s'écarter et leurs animaux, lors de son passage.

-"Merci Hamza que je rejoindrai un jour au Mémorial-Nécropole Indochine de Fréjus où tu dois être.

Le 10 mai 1950 à midi, tu as sauté sur une mine alors que nous allions à l'assaut d'un hameau d'où on venait de se faire tirer par des Zù-Kichs. Revenu en arrière, je t'ai trouvé mourant, les deux jambes broyées, tu m'as regardé, tes lèvres ont bougé sans qu'un son ne sorte… mais moi je t'ai compris. Je pris ton index droit et le tins dirigé vers le ciel. Les trois ou quatre Spahis qui t'entouraient ont alors tendus leurs mains en offrande et c'est moi, un Chrétien, (nashri), qui a commencé la première sourate d'Al Khoran… LA FATIHA ('Ouverture) où se trouve en premier le seul verset du Livre qui dit: --- Au nom de Dieu; celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.---

Ne connaissant que ce liminaire, ce sont tes camarades qui récitèrent les 6 versets suivants. Mais déjà, si ton visage était marqué d'une terrible souffrance, ton âme apaisée avait rejoint les nôtres déjà partis …Chrétiens et Musulmans et un Juif qui t'accueillirent au pays des braves gens où est Dieu, l'unique pour tous.

Et alors ?....réfléchissez… c'est aussi cela la Guerre d'Algérie…mais vous le savez certainement.

"Mon Lieutenant, allons boire un café" invita Bakouche. Sous un genre de Khaïma , une tente en poil de chameau tissé, œuvre un "cafetier maure" spécialiste du thé à la menthe et en café du sud.

Mai, Juin passent, tout est calme et maintenant le 12ème R.C.A., devenu bâtisseur, est bien installé dans ses postes au nord du Chott ou en ses limites.

Le Peloton Spécial d'Intervention est comme un poisson dans l'eau…ou essaie de l'être. 

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Fin juillet 1958, un jeudi, c’est jour du souk et tleta qu’il faut aller surveiller. La jeep et les deux Half-tracks 4 et 5 suffisent. Le reste du Peloton fait de l’entretien M24 sous les ordres du MDL DEFRASNE. D’autres, traînant les rangers, avec le MDL ANDRE s’en vont « cimenter » du côté de l’ECS, car le Capitaine a toujours le défaut de rendre ces Pionniers corvéables à merci.

Heureusement que « Baroud », dont le surnom lui fut donné dans ses 14 ans aux Enfants de Troupe d’Algérie, trouve tous les prétextes possibles pour « éclater dans la nature » toujours en liaison directe radio pour le cas où. Baroud et son adjoint « Prosper », un bon, sont au souk. La place centrale est pleine d’une petite humanité de vendeurs…d’acheteurs et de glandeurs. Certains de ces derniers sont certainement des membres « d’El Wattan » venus à des fins diverses.

M’Sila est un gros bourg excentré de la Médina, le « Quartier Arabe » aux ruelles étroites, à faible population, dont la majorité, le jour de marché, arrive des douars environnants, des mechtas isolées, des Khaïmas du Chott. Certains mettent deux jours pour venir commercer. Pour beaucoup, la présence de ce Régiment est rassurante…pour d’autres, maudits soient ceux qui l’ont envoyé ici. Sous la chaleur qui commence à monter, l’air est irrespirable…toutes ces odeurs…atroces pour ceux qui n’y sont habitués…les derniers arrivants surtout.

Un Half-track de chaque côté de la place…quatre hommes à bord dont un à la 30, à tour de rôle, malgré qu’un tireur comme BORDIER y soit attitré, car excellent à toutes armes. Quatre Chasseurs et un gradé des équipages patrouillent à pied…se faisant voir. Pour changer, parfois ce sont les deux Chaffee M24 qui viennent à leur tour, ou les 2 AM M8.

Chacun a ses ordres et consignes car, comme le rappelle souvent le chef de Peloton : «  La meilleure façon de prolonger sa vie, c’est de ne rien faire qui puisse l’écourter !» 

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Collection R. Mussati

Tout semble calme…comme d’habitude. Les deux Sous-officiers discutent avec Bakouche le Garde Champêtre… «El Champitre » dénommé dans cette ville est un homme important…la terreur des jeunes enfants maraudeurs d'abricots…les grands courent trop vite. C’est un ancien combattant à la moustache qui sent la poudre, vêtu toujours de la même fugya, un genre de gandoura sur laquelle sont épinglées, dans le mauvais ordre, quatre décorations. A chaque arrivée de dromadaires, mules, ânes aux chouaris emplis, il affecte un emplacement, et contre quelques sous, des gerchs (pièces trouées), parfois des rials (5fcs), il délivre un ticket numéroté. L’argent récolté est contenu dans sa ch’kara de fort cuir au medjoul de laine, une cordelette qui lui passe sur l’épaule. Ce sac de cuir contient aussi son « kebbous », révolver Mle 92 de 8m/m fourni par l’Administration locale. Avec son guennour bien planté sur un crâne poncé à l’émeri, le vieux bou  el laya en impose à tous car ici c’est lui la Loi…et c’est inscrit sur la plaque de cuivre de son baudrier ! Il fait la loi aussi avec sa zarouetta, un solide gourdin qui lui sert de canne…car blessé jadis en Italie.

-« Mon Lieutenant ! (à l’imitation) tu viens boire un café ? »

Refuser, cela ne se fait pas, et on se rend au café maure du lieu où on sert l’aàr du Sahara bouilli, noir comme un Hartani, fort comme un Turc. Il est confectionné avec un ajout de cardamone, une graine fortement pimentée. Il se boit bouillant dans de petites tasses…et il faut s’accrocher pour le faire. Après deux ou trois tasses, selon l’usage, on peut affronter tous les temps et les chameaux du souk, et même, disent les berbères de Temsilt (nom tamazight de M’Sila), les familles de ses femmes !

-« Tu sais mon Lieutenant, ce n’est pas ici le souk…c’est chez moi…les cris de mes deux femmes et ceux des gosses ! »

Puis, le chef de Peloton et son adjoint continuent leur ronde et vont de poste en poste. Ils sont souvent ensemble car à l’endroit, les « Chefs » qui ont la trentaine sont les plus respectés.

«Il faudrait vous acheter un képi et être comme moi. Pour ces gens cela en impose avec le chèche et une canne.» Il faut qu’ils nous considèrent comme leurs caïds…la bienveillance, la fermeté et surtout, la justice…le Musulman acceptera toujours, avec fatalisme, une décision juste."

De Sétif, le képi de Prosper arrivera un jour et tout fier, il s’en coiffera lors du souk suivant. Las, un dromadaire perfide auquel il n’aura pris garde, lui lâchera un jet d’urine, transformant le képi bleu d’azur en violacé tel celui d’un toubib ! Ce jour-la, ce sera le « souk » au souk…car pas seulement le képi sera arrosé ! Pourtant Prosper, comme tous, sait que le méhari urine vers l’arrière…et fort, lui qui boit tant…lorsqu’il peut !

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Collection R. Mussati

Aussi, dès le début, et parce qu’au souk on parle beaucoup et que le « téléphone arabe » y fonctionne bien, lorsqu’il frôlera les gens, il sera gratifié du salam, puis ce sera le silence. Ses Chasseurs se feront des « amis musulmans » avec échange de petits cadeaux…alimentaires surtout. Prévenus sur toutes les maladies possibles, les Pionniers prendront toujours les mesures nécessaires pour leur santé…facile de vider son bidon sur la poignée d’abricots reçue.

En cette fin de juillet, la chaleur est forte. Baroud est avec le Capitaine commandant l'ECS auprès du nouveau mât des Couleurs dont le socle porte en ciment l’insigne du Régiment, œuvre du MDL ANDRE, lorsque la sirène municipale surmontant la Mairie jette sa sinistre alerte. Ce peut-être un incendie…inondation…accident ou encore, arrivée d’une nuée de criquets ! Presqu’aussitôt, PIRAS et BACHIR arrivent en jeep et « récupèrent » leur Adjudant. « Mon Lieutenant, ordre du P.C. : « Bouclage du village »…Les équipes partent déjà. On entend très bien les moteurs des chars et surtout celui du Dozer…monté par ANDRE. Le « gros » n’a pas du attendre les 54 tours de manivelle du co-pilote pour filer avec « l’Alligator » prendre son poste près de l’oued…normal, non ?

Les équipages connaissent bien cette mission et partent le plus rapidement possible, torses nus parfois, vers leur point à atteindre au plus vite avec vues aux abords, avec ordre de ne laisser sortir quiconque et encore moins d’entrer. Ouverture du feu à la décision du chef de bord. Déjà Baroud par radio se relie à ses 5 pions et rend compte au P.C. dès l’installation terminée. Avec sa jeep, il file de l’un à l’autre. Pas de problème, les véhicules sont armés en permanence.

La jeep passe dans les rues principales. La radio fonctionne bien et mécaniquement, dans l'ordre prévu, les messages s'énoncent. "Sur Site - prêt - RAS" annoncent les chefs de bords en déclinant leurs indicatifs. Le second B.C. 604 est sur le chanel du Sous-secteur qui appelle Jaune/vert en personne au domicile du garde champêtre. La jeep file au travers de la vieille ville dont les rues aux noms arabes ont des numéros qui sont aussi apposés en gros chiffres de couleurs diverses sur chaque logis. Des fiches, Baroud en a un jeu, sont mises à jour par la police et détaillent les habitants du lieu et donnent d'autres renseignements utiles.

Un attroupement, des véhicules devant chez Bakouche. Le garde champêtre "Le muet" qui ne l'était pas, l'est maintenant. Il git devant sa porte la gorge tranchée. Un ruisseau de sang descend jusqu'au milieu de la ruelle. Des nuées de mouches s'abattent. Tout est silencieux alentour, vide. Il en est ainsi dès que la sirène hurle, les gens se terrent. Le vieil homme a les yeux ouverts, des yeux étonnés qui regardent Baroud, et sa gorge tranchée d'une oreille à l'autre lui fait comme un sourire...le sourire kabyle cher aux Algériens. Autant de sang dans le corps d'un homme ! S'étonne l'AET qui est encore calme.

C'est le premier mort qu'il voit en Algérie. Il ne se rappelle pas en avoir vu au Maroc. Il cherche, ne trouve pas. Des gens vont et viennent, des policiers qui recherchent la sacoche du garde, son arme. Ils interrogent dans les maisons où se calfeutre une petite humanité terrorisée. Dans toute la ville et sans qu'on l'entende, le bruit circule : "Bakouche vient d'être égorgé". On ne dit pas qu'il est mort, cela aurait pu l'être d'une crise cardiaque. On ne dit pas "tué" car il aurait pu l'être dans un accident. Non, on donne la signature du Moul el Saà, le maître de l'heure, le F.L.N.

Sous un porche, à proximité, quelques enfants de toutes tailles, filles et garçons, se serrent les uns contre les autres, les grandes filles tiennent les plus petits contre leur ventre. Ce sont les enfants de Bakouche qui regardent le sang de leur père, ce sang qui commence à sécher. Ils ne pleurent pas, ne parlent pas et leur silence est atroce. Bakouche avait dit : "Tous ces cris...à la maison ! " Alors Baroud sent monter la "rabia" qu'il connait bien et qui parfois peut le mener plus loin qu'il ne le voudrait. Il décroche son micro.

- "Jaune/Vert autorité à tous les Jaune vert. Le Garde Champêtre vient d'être assassiné. Ordre d'abattre tout individu qui tenterait de s'échapper du village."

A la suite, les 5 subordonnés répondent "Reçu-Parlez"  -  "A tous terminé."

Les postes tenant toutes les entrées et sorties ont barré la route. La population a été maintes fois prévenue. En cas d'évènement grave, chacun doit rester sur place, ne pas essayer de rejoindre son domicile s'il est ailleurs. Ceux qui sont aux champs doivent y rester. Ils ont entendu la sirène.

Bientôt, un Mokhazeni rapporte la ch'kara du vieux, vide. Elle était dans l'oued qui passe à l'est du village et descend nord-sud. Des photos sont prises, le corps de Bakouche enveloppé d'un linceul est enlevé dans une des civières municipales. Il est emmené au local des pompiers. Les gens s'en vont alors, y compris le Colonel et son Etat-major qui ont été les premiers sur les lieux. Le Capitaine Adjoint dit à Baroud de lever son dispositif dans un quart d'heure alors que brièvement la sirène sonne la fin. Maintenant des cris, des pleurs s'entendent, des femmes poussent les youyous du latif. De maison en maison, de terrasse en terrasse des invocations à Allah s'entendent :

"Ne tuez personne injustement, Dieu vous l'interdit"  Al Coran VI 151.

Mais " Tout vient de Dieu et retourne à Lui"  

"Ô toi...âme apaisée ! Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée"  Al Coran  LXXXIX, 27, 28.

Les habitants de cette triste ville, dans leur majorité, ne comprennent pas. Ce vieux était la Loi, était dans la Foi. Il faisait ses ablutions et les cinq prières quotidiennes, n’a jamais bu d’alcool, ne fumait pas. Pourquoi lui ? Que signifie ce sacrifice, car c’en est un ? Il a été égorgé comme un agneau, face à l’est, et celui qui tenait le rasoir ou le Douk-douk (Opinel) ainsi que l’autre qui lui maintenait les jambes, car à cette heure méridienne, les tueurs ne devaient être que deux et être du village. Ils ont du psalmodier : « la ilaha illa allah ù mohamed rassoul allah ! » La Chahada. Ils n’ont pas du accomplir cette mission de gaité de cœur sachant la bonté de BAKOUCHE, mais ce crime était nécessaire, comme tant d’autres, afin que ceux qui aident les Français ou continuent de servir dans l’administration, servent d’exemple, surtout aux indécis. Maintenant ces gens ont peur et marcheront avec le plus fort…le F.L.N. Etrangement, ce même FLN ne s’en prendra que très rarement aux Musulmans en uniformes français servant dans des unités de l’Armée d’Afrique. Ils les pousseront seulement à la désertion avec armes.

L’enquête locale sera stérile et peu à peu ce drame…comme tant d’autres ailleurs, « semblerait être oublié »… les semaines passent. Mais…

Il peut être 20 heures, baroud dans son petit bureau écrit…comme toujours. La sonnerie de l’EE8 placé dans la pièce le fait sursauter. « WATTENNE, au P.C. ! » dit laconiquement le Capitaine Adjoint à la voix facilement reconnaissable. Dans la salle OPS, une tabagie, des verres et des bouteilles, du café ! Baroud a compris que cette nuit va être longue. On lui demande ce qu’il veut prendre…bière…café…va pour la bière fraîche car même en ce début de nuit, la chaleur est encore étouffante.

Le Colonel : « Secret absolu…A 11h30 ce soir, préparatifs de votre Peloton, et bouclage du village pour 11h45 selon les consignes habituelles. Allumez vos phares…personne ne sort ou « s’évade ». Ah ! Dans vos intervalles, deux pelotons portés d’autres Escadrons viendront assurer la même mission. A minuit, un Peloton d’AM arrivera avec le D.O.P. de Sétif…son personnel…ses véhicules et fera son travail. Ce sera long, certainement jusqu’à l’aube. »

Baroud repart à pied, seul, comme il était venu. Sa sentinelle de faction, prévenue au passage et ayant une bonne vue sur la place éclairée, veille.

Comme prévu, l’opération se déroule presque sans bruits ni coups de feu. Après avoir fait rompre son Peloton et accorder la matinée de repos, pleins et entretien faits, Baroud se rend au P.C. où il retrouve son Capitaine commandant l'ECS…râlant, car non prévenu de l’opération. Seuls les moteurs des Pionniers l’ont averti qu’il « se passait quelque chose » mais il avait l’habitude de ce fait et même en promettant des jours d’arrêts à l’Adjudant, ce dernier passait toujours au dessus de son képi !

Le Commandant LE DUC : " Vous tombez bien, car je tenais à vous en informer. Ce matin « Sétif » est reparti, tenez-vous bien, avec le Maire, deux Conseillers, l’Imam, le Receveur des Postes, un Policier même…en tout quatre vingt personnes…tous des hommes." Barroud s’y attendait un peu…il en avait parlé avec l’O.R. Dans cette ville où même des éléments du F.L.N., surtout des Moudjahidines, avaient, des années auparavant, enlevé toutes les armes du Commissariat…et en plein jour ! Les têtes devaient être de hautes personnalités locales. Un temps, avant le 8ème Spahis, le Secteur était tenu par le Colonel ARGOUD et son 3ème de Chasseurs d’Afrique, et sa méthode de contre-terrorisme a vite inquiété le Commandement…mais à M’Sila, ce fut l’ordre et la tranquillité !

Les remplacements furent aussitôt effectués pour boucher les trous faits par le DOP. Sur 80 emmenés cette nuit là, il en revint moins de 10 les jours suivants...puis d’autres, échelonnés, après avoir été détenus dans des centres d’internement, dont celui de Djorf. Tous appartenaient à l’organisation rebelle locale, mais on ne pouvait leur reprocher des actions terroristes. Les égorgeurs, sûrement venus de « la montagne », ne furent jamais identifiés. Quelques armes et des documents intéressants furent trouvés, permettant d’autres enquêtes fructueuses. BAKOUCHE, par sa mort, a encore servi la France, sa Patrie… et l’Algérie sa Province natale française.  

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13/   FANTASIA DANS LE HODNA

Un nouveau Capitaine a pris le commandement de l’Escadron, et tout va mieux car ce dernier, débarquant d’Allemagne, ne connait que l’Indochine et très peu le Maghreb, aussi laisse-t-il les anciens faire comme ils l’entendent, et lui, observe, apprend et même vite.

Il y a tant à faire ici que les nouvelles venant de France ne sont guère commentées dans le milieu Sous-officiers qui a un gros problème, celui de monter un Mess de Garnison digne de ce nom. Il va être installé dans le « carré » Pionniers-Infirmerie, aussi, les Pionniers vont devoir faire de la place, et le Peloton est réorganisé en conséquence. A Baroud, on offre une chambre correcte qui lui servira aussi de bureau dans l’enceinte de l’Escadron. On lui donne une grande pièce où il pourra loger ses deux équipages de chars et ceux des Half-tracks.

Là encore, il faut ouvrir une parenthèse. Comme bon nombre d’institutions, l’Armée a son vocabulaire d’où découle une certaine orthographe. Il ne faut pas oublier aussi que nous sommes en terre d’Islam. Dans la langue arabe, le verbe est souvent placé en tête, ce qui pourrait prêter à une mauvaise interprétation des règles grammaticales chères aux puristes et à l’Académie. Baroud emploie le langage qui lui est propre, adapté à l’évènement, aux lieux et circonstances, mais pour lui, un chat sera toujours un chat.

Le 14 septembre, nous sommes un dimanche et comme il n’y a pas d’église à M’Sila, le Commandement a décidé d’envoyer le Peloton Spécial à faire un tour au bas des Maâdid, au lieu d’aller à la messe. Quoiqu’un Peloton de pirates y serait mal vu et trouve plus facilement sa place dans le djebel, du moins à ses pieds. Un peu plus bas que le Ksob, où se tient un autre Escadron, débute la piste « Sud » qui suit approximativement une courbe de niveau et qui est souvent empruntée par les Pionniers. Il s’agit de la suivre d’Ouest en Est jusqu’au bout et revenir par la route N 40, la seule à peu près potable.

Le départ a été fixé à 9 heures et tous les véhicules seront de sortie, car une fraction de classe vient d’être libérée et les quelques remplaçants sont à confirmer. Le déjeuner froid a été emporté et sera pris par l’équipage. Il fait une journée magnifique, pas trop chaude, et cela change de la canicule des mois précédents. Bon, cela signifie quand même un petit trente degrés. A l’ombre, peut être moins, mais ici elle est rare !

Baroud, conformément aux ordres, a pris liaison radio. Il apprend par les « Bisons » qu’il n’y a aucun ami dans les Maâdid, du moins dans sa partie sud qui est incluse dans le Sous-secteur. Que deux scouts sont passés ce matin sur cette piste, ils n’ont rien signalé. L’Ancien de l’Escadron veut-il venir déjeuner ? Ce sera avec plaisir car on ne l’a pas vu depuis bien des jours à Ben Saoucha. Baroud refuse et remercie. Ce sera pour une autre fois. Il a des difficultés de terrain car « emmanché » sur une mauvaise draille parallèle qu’il essaie pour éviter les mines. Devant, les chars passent bien, mais il n’en est pas de même pour les Half-tracks, et il a peur d’un déchenillage qui le clouerait sur place. Peu après, cet itinéraire qu’il prend pour la première fois se révèle intéressant. De là, on a des vues sur les premières hauteurs du Hodna et aussi de magnifiques vers le bas. A la jumelle, on voit bien le poste du 1er Escadron et son drapeau qui flotte au milieu de quelques palmiers. A main droite, au loin, c’est M’Sila avec toute cette ramification de fils blancs que sont les canaux d’amenée d’eau qui brille au soleil. Au sud, dans la brume, c’est la Merdja qui a des reflets métalliques. Il se sent bien à flanc de coteau et il ne craint aucune action de fellaghas qui seraient éventuellement dans ces monts à deux kilomètres, ni pouvant provenir des collines qu’il chevauche. Sa jeep saute sur les cailloux. C’est le futur remplaçant de PIRAS qui est au volant. PIRAS et deux hommes sont détachés au Peloton d’Elèves Brigadiers.  

Vers 11 heures, dans un creux ; le Peloton s’installe en éventail face au nord et déjeune, les « choufs » aux 12,7 de tourelles. Puis, après le café, ce sera une petite sieste à l’ombre des véhicules.  Sans qu’on leur demande, les hommes ont fait toutes les vérifications et entretiens indispensables. Maintenant, ils dorment ou jouent aux cartes. Baroud écoute les nouvelles sur son « transistors », petit poste racheté à un partant. Toujours la même chose venant d’Alger ou de France. Comme on entend mal dans la journée, il écoute au 300, à tout hasard comme il le fait souvent. Soudain, il entend, brouillée, une conversation en arabe. Ces gens parlent vite et ne semble pas employer une procédure. BACHIR, qui vient de s’approcher, dit que c’est du kabyle qu’il comprend mal. Baroud enfonce la prise d’un casque d’écoute dans le jack, mais l’algérien ne saisit que des bribes auxquelles il ne peut donner aucun sens.

Baroud sait que se sont les djounouds d’une katiba, car il n’y a que ces gens qui ont des postes à modulation d’amplitude donnés par les Tunisiens ou récupérés sur les Français. Ces postes ne portent pas loin. Quelques part, dans un rayon de moins de six kilomètres, une katiba se déplace, et de jour, ce qui est rare. BACHIR en est sûr, un des postes parlait en marchant, comme il le dit. L’Adjudant appelle son Adjoint qui ira auprès de chaque petit chef pour lui expliquer qu’il y a probablement du Fell dans le secteur. Vigilance et observations sur les hauteurs. On pourrait demander un avion, il y en a à M’Sila, à l’entrée de la route du bas où se trouve la « piste Morane » appelée ainsi. Mais il ne verrait rien, tant son approche  serait vite décelée par les « choufs » adverses, dont certains, Baroud en est sûr, sont en train de l’observer derrière leurs rochers. On a déjà croisé quelques maigres troupeaux menés par des gamins, et ici, chacun sait que par atavisme, ces bergers sont les meilleurs observateurs du bled qu’ils connaissent mieux que quiconque. Eux, sont à fond pour l’aventure, pour le FNL.

Le Peloton a repris sa progression en revenant sur la piste. En avant, le Chef penché à sa tourelle, renifle le sol. Sa deuxième voiture marche canon à gauche. Derrière, ferraillent les deux Half-tracks, puis la jeep. Les deux Chaffee prêts à déborder sur ordre, car ils peuvent aller là où vont les mulets, ferment la marche. Il est 16 heures quand des claquements caractéristiques signalent que le Peloton se fait tirer dessus. Comme Baroud venait de dire par radio à ses chars de couvrir sur le haut à deux centaines de mètres, des rebelles installés sur un banc rocheux à mille mètres ont du croire à une manœuvre d’assaut, ayant été repérés. Pour couvrir le repli du gros, ils tirent  au fusil et une arme automatique se dévoile. Baroud, qui est arrêté et observe à la jumelle, repère l’emplacement de cette dernière, guère favorisée par le soleil ! ce doit être un FM Bar ou Bren, car il n’a pas la cadence du FM 24/29.

Tous les véhicules qui ont fermé les écoutilles ou tiré les volets, y compris les semi-chenillés, ont recherché un défilement et se sont arrêtés sur ordre de Baroud qui donne des objectifs. Il est toujours dans sa jeep mussée dans un trou, derrière un Half-track qui peut la couvrir de sa 12,7. Comme il sait que les tirs tendus, surtout avec ce site, ne causeront que peu de pertes en face, il fait mettre ses deux mortiers en batterie. Ils vont tirer au dessus de leurs véhicules, à hausse 1600, en fauchant au quart de tour de manivelle afin de bien disperser les coups et « meubler » le terrain en face.

Il n’autorise que 5 obus ou torpilles pour les « minen ». une demi bande pour les mitrailleuses. Les uns après les autres, les Chefs de bord annoncent « prêt ». Baroud rappelle les sécurités. Quand les deux Chefs de pièces mortiers lèvent le bras, dans leur creux au dessus desquels sifflent des balles, retentira le « FEU » qui fait cracher les 18 armes collectives du Peloton. Les deux 75 sont sur le FM repéré. Les traceuses se suivent, puis éclatent en gerbes, c’est beau, et si les fells ont fait de la fumée, le Peloton est un volcan !

La montagne résonne des coups qu’elle reçoit, et quand les canons auront terminé, les arrivées sourdes des torpilles, derrière la ligne de crêtes, continueront le bal, car les mortiers tirent plus lentement et le but n’est pas la rapidité, la sûreté primant pour ce tir à objectifs indéfinis avec des équipes de pièces imparfaites.

« Sécurité !» hurle encore Baroud qui craint l’accident. « Canons au bleu ».

Les fellaghas, si katiba il y a, c'est-à-dire plus d’une centaine d’hommes avec des bêtes de somme, doivent courir d’autant plus, et Baroud sera étonné de cette rapidité, qu’un Piper arrive en prenant de l’altitude. Les rebelles pensent peut être que ces diables de Français leur ont tendu une embuscade et que, quelque part, la Légion, des Paras et d’autres, les guettent derrière des rochers, alors ils courent et courent encore !

Le 4ème Escadron envoie sa Harka et des Zouaves qui progressent dans les rochers à cinq kilomètres. Le Capitaine du 1er Escadron, là en bas, demande si on a besoin de lui. L’Officier de permanence à M’Sila interroge. Encore heureux que le Colonel soit absent. Il est à Alger ou Sétif. Tout le nord du Sous-secteur est en effervescence pour quelques malheureux coups qui ont quand même représenté les impôts annuels d’un gros village de France.

Le Piper élargit ses cercles autour du Peloton qu’il doit très bien distinguer. Son observateur sollicite une confirmation de renseignements et Baroud  lui demande s’il comprend le Breton ou le Corse, région de deux des Pionniers, en en lui disant que des oreilles « maghrebines »  trainent dans le coin. « Négatif ! Mais je ne vois rien d’autre que deux mulets bâtés qui semblent s’être échappés. Aucun homme de visible. Le sous-bois est dense. Je rentre ».

Naturellement et en code, des renseignements vont être donnés aux Sous-secteurs intéressés qui essayeront, plus loin, d’intercepter ces hommes d’AMIROUCHE, car c’était bien eux qui transitaient par le balcon du Hodna, pensant qu’en étant au plus près des Français,  un dimanche et de jour, ils ne seraient pas inquiétés. Ce soir là les hommes, malgré qu’aucun impact n’ait pu être  relevé sur les blindages, auront du mal à s’endormir, et aucun ne changerait sa place pour un emploi plus calme. Baroud a dès lors son Peloton bien en main, et ses hommes feront bloc derrière lui, en cas de nécessité et sans qu’il leur demande.

On a parlé du Mess. ANDRE en est l’architecte, maître d’œuvre, chef maçon, avec le Gros comme second, son équipage et toute une valetaille d’Algériens saisonniers embauchés et heureux de l’être car bien payés. Des fournisseurs venus du nord apportent des tonnes de sable, ciment, parpaings etc…Sur la carcasse d’une grosse bâtisse, un beau mess va être construit. Ce sera du solide et qui ne risquera pas d’être investi, comme le fut l’Haourane ! D’ailleurs, le poste de garde est à proximité et une sentinelle veille sur le mur d’enceinte, bien abritée et avec des vues sur la place. Des cuisines et magasin avec chambre froide seront aussi installés et le logement du personnel du Mess sera aussi pris sur les locaux des Pionniers qui se retrouvent scindés. Le MDL/Chef d’un côté avec sa patrouille, le dozer et les deux camions. L‘Adjudant à l’ECS, à 150 mètres, avec le groupe Chaffee, les Half-tracks, mortiers et la jeep.

Le Mess, appelé « La Villa » sera vite bâti et se révèlera fonctionnel. Les Sous-officiers y seront chez eux, pourront se détendre et recevoir des camarades de passage. C’est dans cette « Villa », fortifiée quand même, que plus tard, BEN BELLA, qui mène une vie de château en France, sera incarcéré après avoir été le premier Président de la République Algérienne.

Notre Adjudant, lui, est chargé de la formation de quelques élèves Sous-officiers. Un petit Peloton d’un mois formé sur tous les engins des Pionniers également en service dans leurs Escadrons respectifs. Avec eux, tout en les formant, Baroud continuera ses missions, sans oublier les nouvelles liées aux activités pétrolières de la région.

 

14/  Fin septembre 1958 : UNE JOURNEE DE COMBAT DANS LES OULED MANSOUR .

                          "Il aimait le vent, qui, disait-il, lave la parole de ses mensonges"   G.SCHERADE   

Ainsi commence en exergue "LA GROTTE" du Colonel Georges BUIS.

Si l'on s'en tient au Larousse, le buis est un arbrisseau touffu qui peut atteindre un siècle de vie et dont le bois est utilisé pour sa dureté.

Un chien n'oublie pas deux endroits, celui ou il s'est rempli le ventre ou celui où il a pris une raclée…dit la sagesse musulmane. Un Chasseur d'Afrique n'oublie pas deux endroits, celui où il est mal reçu et celui où le pan de la tente est tenu levé afin qu'il entre…dit Baroud.                                             

 Dans sa "GROTTE" qui, au demeurant, est un excellent livre, ce Colonel cite le Marquis de Sade :                         

 "Qui offense une chimère n'offense rien"                                                                

Les ordres verbaux sont clairs et nets au P.C. où notre Adjudant convoqué, vient prendre ses ordres.

"Demain à 08h00 précises, vous serez au col de Djegoug, après Dokkara, vous connaissez ?

Mission: Vous mettre, votre peloton "sec", sans le M4, à la disposition du commandant du Secteur pour une opération de la journée. Retour prévu au début de la nuit. Une unité de feu-une journée de vivres. Attention au carburant. Attention aux mines. Les Transmissions vont vous régler les fréquences. Voici un jeu de cartes et les documents nécessaires.

Puis le Colonel du CHENE s'avançant vers Baroud, lui dit : 

"Il est inutile de vous rappeler que nous sommes à couteaux tirés, non, plutôt en froid, avec le commandant de Secteur. Vous êtes un ancien du 8ème Spahis et comme on m'a demandé un peloton de renfort pour une grosse opération concernant des caches dans des grottes, que vous connaissez la région, je préfère vous envoyer. "

C'est une marque de confiance et il faudra la mériter.

La nuit est encore d'encre quand, suivant la Jeep, les six blindés vont vers ce massif montagneux situé au Nord Ouest de M'Sila. C'est une zone de passage entre les Bibans et les Hauts Plateaux du Sud et aussi celle d'Ouest en Est vers le Hodna et les Aurès. C'est aussi un territoire propice au repos des fells, avec une logistique implantée dans des douars-relais et grottes-refuges.

Pourquoi cette Histoire ? Mais tout simplement, c'est ça "La guerre d'Algérie", qu'on ne peut comprendre qu'au travers de la vie de "ses hommes", de tous ses hommes.

Il a plu dans la nuit aussi notre Adjudant ne craint pas trop les mines et dès qu'il le peut, sort de la piste…ses véhicules sont bien des tous terrains…non ? Dans les endroits douteux, il fait passer un char devant, lui qui ne devrait pas être en tête. Lui, qu'une naissance attend. Mais il a la seule carte du Peloton et connaît approximativement ce terrain fait pour les mules, plus que pour des automitrailleuses, et c'est pour cette raison que Prosper n'est encore jamais venu ici. Passé l'ancienne maison forestière de l'Haourane, l'ancien poste du 8ème Spahis où planent encore les mânes de ceux qui y sont tombés bêtement, il faut faire attention et chaque homme en a conscience qui, se cramponnant à son arme, a tous les sens en éveil.

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Dans cette nuit, roulant en Black out, à courtes distances…les durs des durs…dont c'est le premier déplacement de nuit, dans une zone d'insécurité se cramponnent à leurs armes. Puis vient l'aube blafarde, un ciel sale où des nuages bas roulent laissent deviner un paysage  remarquables par ses crêtes inquiétantes car fort proches. La piste bordée de rochers et de végétation oblige à plus de vigilance.

Au fur et à mesure que jour se lève, les grandes distances sont prises et ces Pionniers plus habitués aux espaces vides des alentours du Chott et des chemins praticables ne se sentent pas trop à l'aise et Baroud le ressent. Comme il est près du point de destination et profitant d'un espace dégagé, il fait la halte horaire avec vérifications…casse-croûte-café et de suite "Casse Passe" reprend confiance.

Une grande opération de Secteur où encore de plus haut, se sait vite des Fellagha du coin avertis par le téléphone "arabe" et aussitôt se terrent. Baroud sait que dans ce déplacement, à part les mines, il ne craint rien. Si une Katiba se dévoilait, c'est le minimum pour une grosse embuscade contre un peloton blindé, elle aurait ses arrières coupés et détruite.

Le jour devient plus agréable avec les nuages qui se dissipent et que vers l'Est une lueur annonce le lever du soleil.

Rectification des tenues…Casques, Lunettes, Chèches, Cheveux courts, Baroud exige un rasage matinal…même pour ceux qui n'ont pas encore de poils au menton. Les ordres sont rappelés pour avoir le comportement et la discipline d'une vieille troupe lors de la rencontre proche avec les autres unités croisées lors de cette opération…surtout les Spahis du Régiment rival du Secteur, un "Algérien" celui là…le 12ème restera encore un temps "Marocain".

Il est moins de l'heure prévue, quand le Peloton éclaté autour du col, moteurs arrêtés, Baroud autorise de débarquer et se dégourdir les jambes…sauf les choufs aux 12,7 comme toujours. Sur la fréquence du jour, un appel s'entend fort et clair. C'est un enfant de l'avant-garde des Spahis, qui n'ont que des AMM8, qui annonce son arrivée sur la base de départ et que le Peloton des Chasseurs est déjà sur site. Tous les équipages sont alors à postes et la Jeep près de la piste.

Passent rapidement, alors qu'un maigre soleil gène la visibilité vers l'orient, la Harka du Secteur sur G.M.C. puis, un Escadron d'A.M. du 8ème, des Scouts Cars, des Marmons d'une Compagnie d'Infanterie, des Zouaves certainement…un D.L.O. d'Artillerie…des Half-Tracks du Génie, encore de l'Infanterie, des Tirailleurs sur Simcas.

Quand un "Criquet" survole le j'bel, les Pionniers étonnés, se disent que ce jour sera de dur combat.

Avec tout ce monde, les risques sont moindres de devoir faire un quelconque "Camerone". Que peut-être ils vont faire une vraie guerre qui les changera des patrouilles et gardes du souk, des escortes diverses….des corvées. Avec toutes ces troupes passées l'ennemi doit être en nombre !

Viennent alors les premiers éléments du PC reconnaissables au nombre de Jeeps et Scouts aux longues antennes, puis arrive, en képi, le LCL BUIS. Il y a un embouteillage sur cette hauteur et les véhicules de l'E.M.et impedimenta ne trouvant pas l'espace nécessaire, restent à touche-touche sur la piste, les Pionniers occupant les meilleurs postes de l'endroit, surveillant les points sensibles.

Le Colonel qui a mis "pied à terre"…c'est un véritable cavalier, ne l'oublions pas, fait des moulinets avec sa canne. C'est un grand bonhomme, car il est à l'heure. Tiré à "quatre épingles", il a bien la distinction de l'Arme. L'œil vif derrière des lunettes à monture métallique devient narquois quand s'avance cet Adjudant, mince, arborant sur sa tenue de combat trois insignes…12ème…8ème et A.E.T. comme il en a toujours l'habitude, qui vient se présenter.

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BUIS, hautain, entouré de deux Chefs d'Escadrons et le double de Capitaines, écoute l'annonce des moyens dont dispose Baroud. BUIS a déjà vu la position et la tenue des équipages qui remontés à leurs postes ne bronchent pas. Il a déjà suivi à la radio les échanges clairs et nets démontrant la discipline et les connaissances. A un Officier, il aurait pu avoir une raison de railler, de trouver à redire...Un Chef d'Escadrons s'avance et vient tendre la main. C'est à lui que l'Adjudant a eu à faire lors de son arrivée en précurseur. Il dit :

"Mon Colonel, l'Adjudant WATTENNE était à la formation du 8ème à Tlemcen, il y a juste dix ans. C'est un rescapé de Vinh-Yen quand nous étions au G.M.3".

Alors, le Colonel BUIS se radoucit et daigne tendre la main à son tour ! ...Pas si bête du CHENE !

"Vous avez votre carte ? Regardez, nous sommes ici. Vous allez vous rendre là. Actuellement, il doit s'y trouver un campement de semi-nomades qui sont douteux, ayez l'oeil sur eux en vous établissant à leur proximité. Mon P.C. va être installé là, sur cette hauteur (et il fait deux cercles gras sur le rhodoïd de Baroud). Je vous garde en protection du P.C. face au sud et éventuellement, puisque vous avez des 75 et 81, je vous engagerais si cela devenait nécessaire. Restez en QAP avec moi. Vous pouvez vous mettre en place dès à présent, car ici, d'autres éléments vont  s'installer". C'est clair et net. Un Capitaine vient apporter d'autres précisions en disant que le but de l'opération est la recherche et la fouille des grottes et refuges localisés dans ce massif montagneux. Une, voire deux Katibas y seraient en transit, d'autres éléments amis sont au nord et à l'est en bouclage.

(Voir livre du Colonel BUIS: http://12rcabibliothequ.canalblog.com/ )                                           

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Ainsi, c'est la première et grande opération à laquelle, en Algérie, Baroud va participer. D'ailleurs, ce sera la seule durant ces trois années où il ne fera surtout que de l'instruction et du maintien de l'ordre, des opérations de police et surtout de la sauvegarde des vies humaines et des biens de tous les gens quels qu'ils soient. C'est sa conception, son éthique, comme celles de la majorité de ceux qui restent fidèle aux ordres, même si ces derniers vont à l'encontre des aspirations propres à chacun.

Dans le vallonnement  en partie déboisé que le Peloton vient d'atteindre après cinq kilomètres de piste, le campement d'une dizaine de Khaïmas est toujours là, et des fumées le font ressembler, de loin, à ceux, indiens, des films de western, à la différence que les tipis, ici, sont plus étalés et foncés et que les fiers mustangs pies ne sont que pauvres haridelles, mulets et bourricots qui commencent à braire en entendant les bruits de moteurs. Comme les indiennes et papooses, le menu peuple s'engouffre dans les tentes dès lors que fonce soudainement sur lui, cette cavalerie aux milliers de chevaux.

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Baroud faut installer ses véhicules derrière une petite crête, en sûreté, et à l'abri des vues de l'ennemi et...du Colonel qui s'installe, à moins de mille mètres, sur un piton dénudé, en s'entourant d'une forêt d'antennes, de ses impedimenta et utilités, car c'est un seigneur qui sait vivre et ne saurait se déplacer sans son confort. Il est digne des anciens venus conquérir ces contrées, et il faut en imposer aux populations ! Que diraient-elles en voyant un grand chef loqueteux mangeant à la gamelle, assis sur une mauvaise roche ?

Il y a un certain panache chez cet ennemi de la médiocrité et du laisser-aller. Compagnon de la Libération, il a servi sous LECLERC à la 2ème D.B.. Il finira quatre fois étoilé, Grand Croix de la Légion d'honneur, aura beaucoup écrit, parlé auprès des médias comme ardent défenseur de la dissuasion nucléaire, consultant auprès de ces mêmes médias lors d'évènements militaires importants, et son érudition, ses connaissances, ses faveurs pour une défense européenne adossée à l'axe franco-allemand en feront un grand militaire écouté.

Seulement, nul ne peut avoir que des qualités, encore plus les grands que les petits...Etre gaulliste à fond, cela peut se concevoir, mais enfermé dans ce gaullisme sans imaginer qu'il existe d'autres...ismes, c'est avoir la vue basse.

Déjeuner en plein air avec son Etat-major, servi sur des nappes immaculées avec de la vaisselle aux armes du 8ème d'Oranie par des Spahis en ceinture rouge, sans même y inviter, même en bout de table, cet Adjudant qui le garde, un humble Sous-officier supérieur, relève d'un manque certain de cette camaraderie qui est chère à l'Armée d'Afrique. VANUXEM, dit Barberousse, qui commande maintenant et énergiquement à Constantine a, en son temps, invité Baroud à sa table.

"Bouffes, et tu pourras dire que chez VANUXEM on mange plus mal qu'ailleurs ! Vas-y ! Ne te gènes pas, elle est encore célibataire ! "   Des souvenirs lointains, mais toujours présents.

Avoir une fidélité à toute épreuve, c'est honorable. Ce qui l'est moins, c'est de s'opposer, avec un certain Louis JOXE, au retour en France des Harkis qui l'ont si bien servi. Plus d'une centaine de milliers d'entre eux, et leurs familles, seront massacrés et sur eux, un voile sera tiré. Il n'en sera pas de même pour les moyen-orientaux, gens du sud et centre de l'Afrique, des Amériques, des Balkans et Asiates qui, morts en moins grand nombre, en d'autres révolutions, auront toute la sollicitude des médias français.

Il ne manquera que 14 années pour ce BUIS de l'histoire ait la longévité de son homonyme végétal. A sa table, ce jour là, il y a un certain Sous-lieutenant de MAREUIL, le "Boys de Verneuil" de "La Grotte", où on peut apprendre comment a pu se passer cette fameuse opération où "Casse et Passe" n'aura bougé d'un pouce. Officier du B2 du Secteur, MAREUIL sera le Président de la 9ème Brigade de Saumur et un ami fidèle et sincère de Baroud, son camarade à l'Ecole de Cavalerie. Malheureusement, de MAREUIL mourra trop jeune encore..

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 Ce jour là, Baroud et son adjoint vont être invités sous la tente et ils vont partager un tajine avec...des fellagha ! C'est aussi cela l'histoire de l'Algérie, la véritable histoire.

Les véhicules en place, les gardes et relèves prévues. Comme un maigre soleil apparaît, la liberté est laissée aux hommes qui ne doivent pas s'éloigner et qui pensent déjà à préparer le repas de midi, car à la jumelle, on voit bien le P.C. s'installer d'une manière qui n'est pas provisoire. Déjà, certains épluches des patates et d'autres demandent à Prosper si dans ce douar ambulant on ne pourrait pas acheter un agneau ou une chèvre, car on voit alentour de nombreux troupeaux.

Le Colonel a dit d'avoir un oeil sur cette tribu, alors Baroud, suivi de Prosper et de deux hommes dont Bachir, va vers les tentes dont les plus proches ne sont qu'à deux centaines de mètres. Les gens disparaissent, sauf deux hommes d'âge mûr qui viennent au devant d'eux, chassant les chiens qui font leur fanfare habituelle en voyant des étrangers approcher. Les salutations d'usage sont faites et Baroud demande où se trouve la tente du Chef, et s'il est là, où son adjoint. 

"Il y a le Cheikh Belaïd LAHCENE, là, tout près" dit l'un des hommes.

Les Chasseurs s'arrêtent, comme il sied, à quelques dizaines de mètres de l'entrée d'une khaïma qui est identique aux autres. (Ici, rien de l'apparat de celle d'Abd el Kader, et il faut laisser aux femmes le temps de disparaître).

Un vieil homme escorté d'un plus jeune sort et vient au devant des visiteurs. Baroud le salut en arabe en lui donnant du "Cheikh". L'autre répond "Merh'aba" (Bienvenue), puis aussitôt, il le répète dans un français correct, et ainsi la conversation en sera facilitée.

On le sait, maintenant aucun traquenard ne peut arriver. Baroud renvoie son monde qui a à faire. Avec un des hommes, Prosper s'arrange pour acheter un mouton. Aussitôt, on lui propose des oeufs et de la volaille. Des gens sortent et, voyant à qui ils ont affaire, n'ont plus de craintes et le campement reprend vie. On paye naturellement, et bien, mais moins qu'ailleurs. D'autres Chasseurs appelés par l'adjoint viennent et c'est le souk, et ses palabres durant une demi-heure. Là-haut, le P.C. opérationnel, qui n'a pas ces soucis de boustifaille, parle à la radio, écoute, consulte des cartes. Deux Piper maintenant tournent au dessus du Secteur et jusqu'au soir, il y en aura toujours un, au moins, à tenir l'air. Au loin, des coups de feu s'entendent bien, mais espacés, ponctués par des coups sourds d'explosifs, obus, grenades ? Puis, le silence revient, troublé seulement par la rumeur qui monte du P.C. et arrive, porté par un léger vent du nord appelé ici "el Jouf".

Le Cheikh a une belle barbe blanche, mais n'est-il pas le patriarche de cette tribu ? Son burnous et sa gandourah ne sont pas d'une grande richesse, mais qui est riche dans ces montagnes ?  D'emblée, et puisque le vieil homme parle en français, Baroud, qui lui doit le respect, le vouvoie. Le tutoiement n'est réservé qu'à la langue arabe ou berbère, et à l'amitié entre mselmin et nçara (Musulmans et Chrétiens). Comme il se doit le cas présent, l'ancien, lui, tutoiera son hôte, car il en est ainsi au Maghreb où chaque lieu, chaque situation, ont des caractéristiques qui leur sont propres.

Baroud explique qu'il y a une opération dans le coin, demande le nombre d'hommes qui sont la base de la tribu. Il ne demande pas si des rebelles sont passés récemment, car il connaît d'avance la réponse. L'autre jurera sur le Coran qu'il n'a jamais vu, ni les siens, un rebelle de sa vie. Il est vrai que chez le Musulman de l'Djihad, jurer sur le livre où la tête de Mohammed pour la bonne cause, ce n'est pas jurer !

"J'i joure, dit l'arabe dégringilant d'un arbre où il a volé des oranges en ayant cassé la cloture du verger, ji pas volé ! Seulement ji trove par terre et ji ramasse, ar'Rebi".

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Vous savez bien que l'on dit ici : "Koul h'ellaf Keddab" .   

Que tout joueur est un menteur, non ?                                     WATTENNE_Ouled_Mansour_1_copie

Le vieil homme rit dans sa barbe :

"Et moi qui te prenais pour un Francaoui ! Je vois que tu as été élevé avec nous, même si tu n'en a pas acquis l'accent, d'ailleurs, tu ne pourras jamais l'avoir, car il est spécial".

Quand on connaît l'esprit arabe, du moins celui de ceux qui sont un peu sortis de leurs babouches, on comprend aussi la subtilité de l'homme qui, derrière son masque de politesse, signifie tout simplement : "Ce pays n'est pas et ne sera jamais le tiens !".

Le berbère, lui, est plus poète, moins direct. Avec lui, il faut deviner. Le fin du fin est d'écouter, si on arrive à la comprendre, une discussion entre un arabe et un berbère au sujet d'un achat au souk, par exemple, où chacun veut gagner. Mais quand un juif local s'y mêle, alors là, c'est l'apothéose ! Un vieux dicton du sud ne dit-il pas qu'un arabe vaut  dix chrétiens, qu'un mozabite vaux dix arabes, mais qu'un juif du Tafilalet vaut cent mozabites ?

Les gens du M'Zab, capitale Ghardaïa une oasis saharienne, fournissent la majorité des petits épiciers qui s'en vont au nord faire fortune, avant de revenir au pays. A Paris, ces boutiquiers ouverts 7 jours sur 7, et 24heures sur 24, sont pour la plupart des M'Zabites qui auront souvent vécu plus d'années dans la grande capitale que dans celle de leur petite patrie. On ne sait d'où viennent ces gens devenus musulmans "bessif" qui ne sont pas plus appréciés dans le Sahel ou dans les hautes plaines que ne le sont les " N'çara", européens, qui eux ont et passeront plus de temps au Maghreb qu'en métropole. Si l'on comprend cela, on sait comment et pourquoi naissent des conflits qui pourraient être évités si les hommes étaient intelligents. Mais l'homme qui croit l'être, n'est pas intelligent, enfin certains en ont quelques lueurs.

Baroud a compris, il le sent toujours quand un n'est pas de son bord, que ce petit chef de tribu est acquis, par conviction, au FLN et à son armée. Avec une trentaine d'années en moins, il serait actuellement terré dans une de ces grottes où se réfugient tous ceux qui, n'ayant pas la conscience tranquille, voient arriver l'armée, celle qui n'est pas de libération !

Comme il ne pleut plus et que le temps s'est radouci, le Cheikh BELAÏD amène Baroud sous une yeuse auprès de laquelle sa tente est montée. Des femmes dévoilées ont étendu un tapis sur une natte d'alfa et y ont posé une table basse, un bared et des verres, les "Käss" habituels et décorés. On n'y voit pas au travers, mais quelle importance ? L'autre, qui n'a pas encore dit un seul mot, qui peut avoir une cinquantaine d'années, prépare et sert le thé bouillant. Ici, il y a les femmes qui tambouillent, les enfants qui gardent les bêtes et les vieux qui attendent. D'hommes forts, aucun ! On ne parle plus et Baroud, par politesse, attend que le Chekh le fasse. Il regarde les gens de son Peloton qui s'activent sur les tourelles qui dépassent à peine du repli de terrain. Un de ses Sous-officiers l'observe dans ses jumelles.

"Tes hommes ont toujours un oeil sur toi ! Ce sont des bons, et ils ne sont pas comme certains à venir fouiner comme des malpolis qui se croient partout chez eux !".

Et il raconte que plus haut, à quelques kilomètres, il y a un gros douar, un village qui s'appelle "Räs el aïn ed dahraoui" (le sommet de la source du nord).      WATTENNE_Ouled_Mansour_2_copie_2      

Il y a un an à peine, des soldats sont venus de nuit, ont encerclé le village et ont envoyé des Harkis visiter les mechtas. Ceux-là, habillés comme des parachutistes, avec des casquettes, ont tué, volé et violé, sans que les autres bougent. Toute la nuit, ce village isolé dans la montagne a souffert. Depuis, tous les gens de la région sont passés du côté du FLN.

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Notre Adjudant qui n'est pas tombé de la dernière pluie, connaît cette histoire. Dès 1956, des ordres venant du Caire et donnant des directives aux commandants de Willaya ont obligé ces derniers d'obtenir, au plus tôt, l'aide totale des populations, surtout rurales. Ces gens frustes et pauvres ont, depuis la nuit des temps, vu des armées et des hordes nombreuses passer. A chaque fois, ils se sont soumis à la loi du plus fort. Avec la venue de la France, il y a eu un mieux. Les gens mourraient moins vite et même si l'impôt existait toujours, s'il fallait accepter les chefs indigènes imposés, il y avait un gendarme proche qui apportait la justice et une garnison dont les soldats étaient honnêtes et corrects. Soldats qui, bien souvent, venaient de ces tribus qui envoyaient aussi  dans la grande Zaouä, certains de ses enfants, les plus dégourdis, afin de faire mieux vivre les familles. Alors la facilité aidant, on a suivi la caïda du moment et cela n'était pas si mal comme vie, à coté de celle terrible qui fut le lot des anciens. Maintenant !

"Dis Cheihk (Présentement et c'est l'exception, mais de règle, Baroud tutoie le vieux.), tu crois à cette histoire ? Il y a des Harkis qui exagèrent ou qui ont des comptes à régler, mais ils sont encadrés et ne font pas ce qu'ils veulent, et puis, l'armée de la France n'est pas si mauvaise que ça, et surtout celle d'Afrique qui vous aime plus que vous ne le croyez !"

Le vieux se tait, pensif. L'autre qui vient de dire en arabe, alors qu'il semblait muet  de naissance : "Pourtant, c'est la vérité !", sert un autre verre.

"Vous, Cheikh, avez-vous eu la visite de l'armée la nuit ? Des gens sont-ils venus dans ces tentes et noualas ?".

"Non, pas nous, mais les habitants ont bien dit avoir vu dehors, cachés sous les arbres, des Légionnaires avec le képi blanc qui se voyaient bien dans la nuit quand ils allumaient des cigarettes. Et puis, un des Harkis portait le drapeau français".

"Que vous vouliez l'indépendance maintenant que vous êtes nombreux, neuf millions contre un seul d'européens qui semblent être les maîtres, cela peut être légitime, mais faire une guerre d'indépendance basée sur des tromperies, des mensonges et des meurtres, ce n'est pas bon. La France a aussi fait une grande révolution, le peuple a voulu son indépendance, on a même coupé la tête de son Roi et tué beaucoup, surtout du pauvre monde ! Vous en connaissez le résultat ? Des années de misère et de guerres ! On dira...oui, on pourra dire ce que l'on voudra, on pourra refaire l'histoire ou essayer de la comprendre, dire que maintenant tout est mieux, mais d'autres grand pays n'ont pas fait de révolutions, ni des guerres civiles, et leurs habitants sont aussi, et même plus heureux ! Moi, je vous dis une chose, à croire tous ces mensonges, à suivre de mauvais chefs, ne peut mener l'Algérie qu'à cent ans de misères ! On n'a jamais vu des soldats français se promener  avec des drapeaux et de nuit, surtout avec le rouge accroché au roseau ! Chacun se prend pour l'unique, celui de la bonne parole, et Baroud qui, de plus en plus sent que son hôte est un fellous de mauvaise foi, lui lance : "Toi aussi, tu te crois chef, mais Dieu seul est chef ! "

" enta k'bir ? là, rebbi houa el kébir".   WATTENNE_Ouled_Mansour_3_copie

Le vieux a compris qu'il est allé trop loin, que cet Adjudant voit clair, que cette histoire de Harkis est "pipée" et a été souvent copiée, car l'idée est communiste et marche bien. Même usée, elle est de base car, sans l'aide de tout un peuple, rien ne peut se faire, et même les dictateurs de tous poils le savent et l'emploie.

De toutes façons, et l'histoire le prouvera, ce sont les Harkis qui, les premiers, ainsi que leurs familles, paieront durant de longues années par le sang et l'indifférence, le fait d'avoir mal choisi leur camp et se laisser attirer par les éclats du miroir aux alouettes. Surtout de croire, par fidélité, aux serments des Officiers de la France.

La haut, sur le piton, les oreilles quittant ses 506, 508, 300, C10, 509 di DLO et la VHF de l'aviateur, son oeil de la "Bino", le Colonel, qui n'aime pas les Harkis, vient de passer à table.

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Comme ce Peloton de Chasseurs d'Afrique est voisin, la loi de l'hospitalité musulmane joue naturellement en faveur des visiteurs, et le Cheikh BALAÏD convie l'Adjudant à venir partager son repas.

"Mon Lieutenant (L'ancien parle à l'imitation), tu peux venir accompagné dans une demi heure. Il y aura un tajine au chevreau. Combien serez-vous ? Là-haut, sur la crête, il y a les grands chefs. Aucun n'est venu nous saluer. Nous n'avons eu de visite que celle de l'adjoint de la SAS qui nous connait bien et est passé rapidement à l'aube, suivi d'un GMPR à cheval. Puis, tu es venu avec tes tanks."

Baroud ne peux refuser, et puisque cette opération à l'entrée des Bibans semble mal partie pour lui qui va jouer les utilités et qu'il n'a pas d'autres ordres, qu'il ne peut qu'attendre comme un pot de fleurs que les autres décident pour lui, alors, il va profiter d'un bon repas et tuer ainsi le temps de sa faction.

"Merci Cheikh Lalcène, nous viendrons à trois seulement".

Il amènera Prosper et ANDRE, ses adjoints directs. Venir seul aurait été inconvenant vis-à-vis de ses subordonnés. En nombre, le fait aurait été accepté, mais aurait causé une charge avec dépense supplémentaire pour la tribu. Il faut aussi laisser d'autres Sous-officiers de garde.

Et ce nombre de trois personnes, n'est-il pas celui de base des O.P.A. rebelles ? Tous le savent dans ces montagnes, car les gens qui n'ont pas de médias, presse et radio surtout, ont l'esprit plus libre et savent voir et écouter les réalités qui les entourent. Cette tribu, qui erre entre le Chott et les abords des Kabylies à la manière des Chleuhs des Beni M'Guild de l'Atlas marocain, est représentative de ces populations semi-nomades qui suivent toujours les habitudes de leurs ancêtres Hillaliens.

La France essaye de sédentariser. Elle oblige aussi les douars à se regrouper afin de les sortir de l'emprise, et des exactions, du FLN. Les SAS, qui ont repris les traditions qui furent celles, efficaces, des "Affaires Indigènes Marocaines" dirigées par des militaires de haute valeur morale, d'un dévouement hors du commun, vont oeuvrer dans ce sens d'une manière inlassable. Seulement, les populations aiment leurs montagnes et leurs déserts, leur biotope leur manque et les regroupements seront parfois contraires à la simple compréhension que ces tribus ont des haines ancestrales et ne sauraient cohabiter, surtout dans des maisons plus spacieuses, avec des souks à proximité.

A M'Sila, des quartiers entiers, des villages mêmes d'habitations en dur avec eau courante et électricité, étaient offertes gratuitement à des gens qui jusqu'alors ne connaissaient que la tente ou le torchis. Venus occuper les lieux, un peu bessif et à grand renfort de flonflons et de discours, ces Bédouins sont arrivés avec leurs troupeaux et marmaille, cette dernière trouvant sur place des écoles, des vraies, ainsi qu'un nouveau genre de vie.

Baroud et ses Pionniers ont dit : "C'est bien, voilà du bon travail, enfin !".

Hélas, un matin, plus personne ! Les tribus avaient, dès l'aube, rejoint leurs pénates habituelles, ces maisons ne leur convenant pas, disant que trop chaudes en été, trop froides en hiver, elles ne valaient pas les leurs en terre et que vivre à même cette terre est bien plus sain pour l'humain. Certains, à juste raison, auront aussitôt pensé que le FLN local ne devait pas être étranger à l'affaire. Certains auront aussi compris, bien tardivement, que ce petit peuple algérien si diversifié, aurait dû être pris en compte par la République, comme tout un chacun des français qui la compose.

Cette République qui accordait une allocation aux WATTENNE, mais la refusait aux MAISONDIEU-LAFORGE, deux familles de la même Armée d'Afrique ! Qui refusait à l'Officier algérien de pouvoir dépasser le grade de Capitaine, qui, sous prétexte inégalités de "poids", et s'était justifié, avait donné certains droits électoraux aux uns et non aux autres, est et restera la principale responsable des drames venus et à venir. Pourtant, on trouvera un bouc émissaire, "l'Européen" ! Qui n'a pas sa place en Afrique, fut-elle du Nord.

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Maintenant, Baroud va vous confier sa vérité avant de secouer la poussière de sa tenue de combat et de passer un coude sur son képi au trèfle d'or.

"Ces arabes, on ne parle pas ici des berbères, kabyles, sahariens, n'ont pas de patrie. La leur, celle que foulent les sabots de leurs chevaux et où paissent leurs troupeaux. Comme ces gens des steppes de l'Asie centrale, ils se déplacent au gré de l'évènement et se trouvent bien partout, où ils se sentent chez eux. Ces descendants des premiers conquérants arabes, chassés d'Arabie avant et après l'Islam, car trop pillards et irrespectueux des lois et rites ancestraux, ne peuvent aimer leur pays d'accueil et ne l'aimeront jamais. Seule l'Azzaba les intéresse et dans leurs choukaras, ils transportent, au gré de l'aventure, toutes leurs richesses, et surtout ce qui est leur principe transcendant : l'Islam.

De France sont venus des déshérités, des réprouvés, chassés car insoumis à une politique. Avec eux, d'autres européens, des méditerranéens surtout, sont venus pour une nouvelle vie par esprit d'aventure, de recherche de vérité d'ailleurs, ont atterri dans ces contrées, avec en arrière pensée, la recherche du lucre, du mieux être, de la liberté, rares chez eux.

De tous, c'est l'européen qui aimera le plus ce pays, qui y fera plus que dans le sien propre, car il va l'aimer avec toutes les passions qui lui sont propres.

L'Européen, comme le Romain, d'antan, va tout faire pour s'incruster dans ce Maghreb qu'il a fécondé, adopté, qu'il croit être sa terre maintenant... Le Hillal, lui qui s'en fout, ira planter sa tente ailleurs et, paradoxalement, surtout dans les pays qu'il voue aux gémonies ! Comprenne qui pourra !

C'est ainsi, chacun pensait être chez lui comme d'autres au sud de l'Afrique, et même en Europe dans les Balkans par exemple. Les minorités devront s'expatrier à nouveau, y compris ceux chez lesquels maintenant, les trois Chasseurs d'Afrique se dirigent pour ce tajine de "l'Amitié".

Il faut reconnaître, ces gens, des européens, invités par des musulmans, ne sont pas de véritables ennemis, ils font partie du paysage, ils sont aussi chez eux, c'est du moins ce que pense le musulman moyen. Mais, on va penser pour lui et décider en son nom !

Plus tard, on trouvera normal que le "Bou-Nghioul" lambda soit chez lui en France, tout en refusant de reconnaître que les Pieds-noirs et apparentés étaient aussi chez eux au Maghreb ! Allons, il faudrait quand même avoir une certaine honnêteté d'esprit ! Où alors, rejoindre les Hitler, Staline, Mao et autres petits dictateurs de tous bords !

Faites confiance à Baroud, une fois les morts venues, l'apaisement des esprits et surtout la politique débarrassée de ses contradictions nécessaires à la marche des choses, la vérité sera toute autre car il ne peut y en avoir qu'une, et  pauvres sont les gens qui n'auront accepté qu'une seule, officielle, du moment. Enfin, ce n'est pas Sa Vérité que Baroud vous conte, mais celle toute simple qui est la véridique, inéluctable dans son contexte.

A l'entrée de la Khaïma, sur des tapis qui donnent un aspect plus cossu, les trois invités, plus trois autres musulmans, dont le Cheik, la caïda veut se nombre égal, mangent ce tajine qui a été tout simplement préparé par les femmes du bord, depuis l'aube. En France, on dirait : " C'est à la fortune du pot ". Ici, c'est un repas de chefs.

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Le repas, correct, est bien avancé et jusqu'ici la maigre discussion n'a porté que sur des banalités, quand BELAÏD dit :

"Vous, les militaires, avez de la chance, vous voyagez au loin, un de mes fils a été en Indochine, tous les mois la solde tombe et vous avez la force du fusil pour vous".

" Peut-être, répond Baroud, mais nous devons obéir aux ordres, même s'ils ne plaisent pas, et souvent, nous sommes loin de nos familles. Et puis, nous ne serons jamais aussi riches que vous ! Quand pourrons-nous avoir une maison bien à nous ? Une automobile même ? Mais ce métier nous plait et d'ailleurs, aurions-nous ce plaisir, celui de partager ensemble un repas qui est très bon ?"

Suit alors un long monologue du vieux qui, en sirotant bruyamment son thé, raconte, car maintenant il a pu juger ses hôtes et leur faire confiance. Il dit que dans sa tribu, il y a une dizaine d'hommes qui travaillent en métropole et font ainsi mieux vivre leurs familles. Il y a aussi quelques jeunes qui sont soldats, Tirailleurs à BBA, Sétif ou Constantine, des Spahis aussi, deux sont même en Allemagne, et ceux là sont riches.

"Et les autres jeunes ?" Demande alors Prosper.

Le vieux, aux yeux presques éteints, les dirige vers les sommets proches de la chaîne des Bibans qui par endroit émerge des nuages, et de la main fait un geste fataliste.

"Certains sont partis "dans la montagne" dira un autre algérien: "Men D'jbelaïna !"Mais on ne les voit plus, sauf deux qui sont ici, derrière, et c'est pour cela que chaque année, nous revenons en cet endroit où il y a encore de l'herbe." 

En France, on disait "au maquis", ici, on dit "à la montagne" alors qu'il eut été plus normal de dire l'inverse pour désigner des résistances qui ne peuvent être comparées, mais que certains, par mensonge et idéologie, n'hésiterons pas à les confondre et les utiliser à tous propos.

L'ancien continue de sa voix monocorde où maintenant se mêle des mots arabes et même du kabyle que Baroud et Prosper ne comprennent pas. Il aurait fallu amener Bâchir, mais il n'a pas sa place ici.

La tribu a plus de trente tentes, dont certaines "gardent" 120 dromadaires de somme et d'autres troupeaux plus au sud. Ici, il n'a que 5.000 moutons et chèvres, et les affaires sont difficiles, car les souks isolés ont été supprimés et les gens regroupés. Avec la guerre, la misère revient. En plus, il fait payer l'impôt, par tente et par tête de bétail. Ainsi les 5.000 seraient peut-être le triple en réalité, car l'arabe exagère toujours dans un sens ou dans un autre, celui surtout où va son intérêt, et Baroud n'est pas dupe. Ce dernier a appris récemment que des émissaires du G.P.R.A. ont été envoyés au sud Sahara, au Mali et Niger et autres pays limitrophes. Ces émissaires sont chargés d'obtenir la collaboration de ces pays recemment indépendants afin d'établir des filières d'approvisionnement en armes, et de les faire ensuite transporter par les caravanes touarègues, puis par d'autres transhumants comme les gens de la présente tribu par exemple. Que le Cheikh soit en liaison directe avec un " deux feuilles d'oliviers" proche (Commissaire Politique de secteur), n'étonnerait pas Baroud qui aussitôt, et sans y avoir l'air, va parler de ces armes qui doivent arriver du sud, puisque par les frontières et par la mer plus rien ne passe, ou très peu et vite pris. Cela ne tombera pas dans l'oreille de sourds, qui aussitôt vont jurer que jamais ils ne se prêteraient à de tels transferts. Seulement, et par divers recoupements, les OPA sauront que la piste du sud "est minée". Un renseignement de plus ne pourra pas leur faire de mal !

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Le vieux médite. On pourrait le penser, à moins que ce bon repas qui se termine ne l'incite à la sieste. Des jeunes garçons, lestes et silencieux, viennent apporter des pâtisseries faites maison. Elles sentent le miel et l'amande, la cannelle et le gingembre. Les arabes sont forts dans le mariage des épices, mais n'en étaient-ils pas les maîtres au monde dans ce domaine, bien avant que les Portugais ne passent les caps des Palmes, Frio, de Bonne Espérance et Delgado ? Par ailleurs, beaucoup de non initiés disent avec un air de dégoût : "ça sent l'arabe ! "

Non, comme tout un chacun, l'arabe a une odeur qui lui est propre, et dans laquelle il baigne. Encore homme du Moyen-âge, il est près de ses coutumes. Sa maison sent la "chorba", le henné frais, les huiles chaudes où mijotent les poivrons et des parfums lourds, inconnus et qui surprennent. Les abords sentent l'écurie, la chèvre et le suint, car l'environnement est d'animaux, même dans les petites cités. Néanmoins, cette odeur, qui est plus supportable que celle de l'asiate, peut-être aimée par certains européens.

Une nouvelle odeur arrive, celle du café. Un café fort, bouilli et brûlant. Il réveille le Cheikh qui alors se remet à marmonner :

"Tu vois, c'est ça l'Algérie, et moi je suis vieux et fatigué. Je suis obligé de mettre de l'ordre et diriger ces tentes. Celui qui doit me remplacer a disparu et on l'attend. Toujours, nous avons été libres, mon père, mon grand-père et son père qui était sous les turcs. Il faut toujours payer aux uns et aux autres...mais on vit ! Mektoub ! Seulement, maintenant cela ne va plus. Ceux qui reviennent de France avec de l'argent et des cadeaux ont pris de tristes habitudes, certains boivent même du vin ! Et ce pétrole qui est dans notre sol ? C'est un produit de Satan, qu'il reste dans ses enfers ! Nos garçons maintenant n'ont qu'une idée, aller travailler à la REPAL et s'acheter une auto. Ils ne veulent plus garder les troupeaux, et même les petits regardent trop les avions, les voitures et les camions. Même s'ils aiment les chevaux qu'ils montent dès leurs sept ans, ils connaissent mieux les marques, les noms des engins à roues que la manière de soigner les bêtes. Ils disent aussi que plus tard, ils iront à la ville pour faire le chauffeur ! "

Tu vois mon fils, les autres sont venus et sont partis. La France est venue et nous a apporté les médicaments, les autos, le pétrole, les mines, a fait des routes qui mènent aux villes, il y a des avions partout, et en deux heures, on est à Paris. Nous, il en faut six pour aller à Bordj-Bou-Arréridj. Tu sais, ça veut dire "Le château de l'homme au petit plumet". Si tu repasses un jour, je te raconterai son histoire."

Baroud n'étant jamais revenu dans ce campement ici, où ailleurs, ne pourra donc vous donner l'origine du nom.

"Tu vois mon fils, si la France reste, nous on est foutus. Nous serons modernes et vivrons comme les Français. Touil Général (le long Général, plus que grand) l'a dit : "Les arabes kif les Français maintenant !". Si la France elle part comme les autres, tu vois ? Nous on est foutus ! Les bagarres vont reprendre entre tribus, ceux qui font la guerre, s'ils gagnent, ils vont commander, il n'y aura plus d'Aghas, de Caïds, de Cheikhs. C'est ce qu'ils disent et tout le monde  il sera pareil. Ah R'bi ! El mektoub ferrach où el mizan fin korach ! (Le destin est déjà dans la tête et le jugement dans le cahier de Dieu)."

"Mais qu'est-ce qu'ils font cuire tes hommes ? "  En effet, depuis que le vent a tourné au nord, une forte odeur de frites vient emplir le vallon.

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Prosper explique ce que sont les pommes frites, inconnues ici. Il envoie ANDRE en chercher une bonne assiettée afin que le Cheikh et ses proches y goûtent, puis le plat passera sous la tente voisine, et des rires de femmes s'entendront. Des frites après des beignets, macrouts et autres desserts sucrés !

Naturellement, puisque le Peloton n'a pas été engagé, les mortiers ne sont même pas mis en batterie. On se garde seulement dans une opération qui ne peut être que celle du maintien de l'ordre, aussi les Pionniers sont dans leur habitude : manger et bien quand on le peut. Il est maintenant de tradition que lorsque " Casse et Passe" s'en va-t-en-guerre...il emporte autant de boustifaille et boisson que de munitions. C'est une compensation aux longues heures et journées de "misères" qui sont souvent son lot.

Il ne fait pas chaud et le temps redevenu beau n'enlève rien à la tristesse de l'environnement. Ce ne doit pas être plus gai dans les mechtas des sédentaires qui vivent dans ces montagnes depuis la nuit des temps...et toujours l'arme à la main !

Le Cheikh blédard continue à parler. Ces gens sont à bout de forces, à bout de nerfs. Il semblerait que même le mektoub soit dépassé. Avant, ils ne se rendaient pas compte, et ici, il leur a fallu quatre mille ans et plusieurs religions sous dominations différentes, pour qu'enfin, ils s'aperçoivent de leurs souffrances, et il est bien dit souffrance et non misère.

Pour Baroud, c'est une découverte. Il a connu l'Indochine, le Maroc, c'était la vie, l'allant, le renouveau malgré les tueries. Il y avait surtout des espoirs, voeux des lendemains. Ici, rien de tout cela, et il est inutile de parler du malaise de populations prises entre le marteau et l'enclume. C'est autre chose.

"Les Français sont des veaux" a dit quelqu'un. Baroud dit que ces Algériens sont des mulets. Ils sont abrutis par le poids des siècles passés, non par le poids des charges et corvées, mais comme le mulet qui n'a pas de race et qui ne sait ce qu'il est, par le poids de la fatalité irrémédiable. Quatre mille ans de "va que je te pousse", de laisser aller, de destruction même de la nature, et aucune envie de remédier à la marche des choses. Un mulet ne pense pas, il faut penser pour lui. Jamais on ne parviendra à en faire un cheval de course, même avec quarante siècles d'entrainement.

Il y eut les mangeurs d'escargots, les capsiens du néolithique ancien. Leurs descendants les berbères apprirent un peu grâce aux "Peuples de mer" de passage, comme les Egéens, les Anatoliens. Puis, il y eut Carthage et les luttes entre les chefs numides rivaux. Il en était ainsi en Gaule à l'époque. Des provinces ont essayé de s'unifier quand les Romains sont arrivés. Il y aura sept ans de guerre contre eux...tiens, sept ans ! Ces terres, qui n'avaient rien d'algériennes, seront coupées entre deux grands provinces, dont il reste encore des traces matérielles et aussi humaines. La Mauritanie césarienne (Cherchell) et l'Afrique proconsulaire de Carthage.

Après Jésus-Christ, ce pays se romanise, mais les mulets restent toujours des mulets dans leurs montagnes et le grand bled du sud où personne ne va. Ce seront toujours des isolés, renfermés sur eux-mêmes comme cette petite humanité qui invite gentiment où "bessiffement" ces Pionniers. La Chrétienté prend bien dans ces régions où de belles réalisations sont faites...et détruites. On parle bien sûr de grandes villes aux avants gardes d'une modernité toute relative. Puis, il y eut le passage des Vandales et deux siècles et demi après, celui des Arabes qui allèrent et revinrent, et dont une partie restera à demeure, imposant aux mulets tout l'éventail de la religion musulmane; tout ce qu'il y a de bien en elle, et aussi le pire. On le sait, les mulets ne se croisent pas entre eux, ce sont des hybrides fabriqués à partir d'ânes et de fougueux arabes, alors on continuera à en faire et dispersés dans ces territoires, ils resteront bien après que toutes les autres grandes civilisations passées, qui les auront dominé, aient disparu les unes après les autres !

La française n'y fera pas exception ! C'est du moins mal parti pour la France et l'Algérie depuis ce fameux 8 mai 1945, où l'une et l'autre ont été trahies par de mauvaises actions et surtout des mensonges et un traquenard, comme seule la politique peut en inventer.

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On le sait, le mulet est très résistant et certains arrivent à avoir même de l'allure, mais comme le dit le proverbe arabe, il est le seul sur terre à pouvoir renier sa race.

Le pire sera atteint au Xème Siècle avec l'arrivée des Beni Illal, bien avant le protectorat du Sultan de Constantinople, au temps de Marignan, et les Turcs, grands seigneurs du moment, n'iront pas chercher de noises aux mulets...tant qu'ils paieront l'impôt.

Charles Quint prendra Tunis, une flotte de 500 navires et 12.000 hommes viendront devant El Djézaïr, les iles des corsaires qui ravagent la Méditerranée et y font la loi. A la fin du XVIIIème Siècle, les anglais viennent déjà renifler ces territoires, et cela ne plait pas à la France qui, peu après, et prétextant de sombres intentions au Dey Hussein, proconsul de ce qui sera Alger, fait débarquer ses troupes engagées et appelées.

Les mulets vont commencer à ruer d'autant plus fort qu'on leur aura mis des fers aux sabots.

Et maintenant seulement, ils s'aperçoivent qu'il faut mettre fin à leur état de mulet. Il faut rendre justice à l'Armée Française qui, la première, défiant le monde entier et ses principes, a vu clair et a essayé de transformer le mulet en cheval de course, tenté aussi de lui redonner l'amour de sa race que chaque homme doit détenir afin de ne pas en vouloir aux autres.

En acceptant de partager ce tajine avec les fellagha du coin, Baroud ne continue qu'à faire ce que ses anciens ont commencé dès la première journée qui a suivi leur débarquement ici, sans de véritables pensées de domination absolue, de politique autre que celle d'intérêts communs avec prééminence pour ceux de la France. Mais, il y a des gouvernements et leurs gouvernés, les politiques diverses, les luttes qui ne sont qu'humaines et que des mulets ne peuvent comprendre, ils ne suivent que celui qui les nourrit et pour lequel ils travaillent, en espérant qu'un jour le fardeau sera moins lourd et que même, le bât disparaîtra. Cela ne se fera pas, donc ruades ou soumission bestiale.

On parle de bêtes, mais égorger des femmes, des enfants, des innocents, n'est-ce pas l'oeuvre d'animaux féroces ? Et si les soldats, de métier ou non le font, même sur ordre, alors, comme les précédents, se seront des bêtes sauvages.

C'est de cela que parle notre Adjudant après des critiques de l'ancien dont on peut comprendre l'estime qu'il ressent pour ses hôtes, et paradoxalement la haine ancestrale, car on ne peut rien contre l'atavisme, pour ces étrangers de passages. L'ancien accepte ce que dit Baroud, peut-être par politesse, mais reconnait qu'il se sent quand même humilié. Il laisse aussi sous entendre qu'il l'est également par ces hommes qui courent la montagne et qui veulent tout diriger ! Qu'enfin, il comprend le Djihad. Baroud saute sur l'occasion et dit que ce terme s'appliquait aussi à ceux qui sont venus ici "islamiser" le grand père du grand père de son arrière grand père.

Les deux burnous qui ont bien profité du repas, roté à souhaits "Bism'illah !", n'ont l'air de rien, mais n'en perdent pas une. Ces mitigés de berbères du sud et de kabyles du nord, en prennent pour leurs grades, mais restent silencieux comme tous ceux qui n'ont pas la conscience tranquille.

Le Colonel a dit : "Ayez l'oeil sur cette tribu", et Baroud aurait pu passer son temps à contrôler les documents d'état-civil, faire effectuer une fouille générale par ses gradés et quelques hommes, peut-être trouver des documents intéressants, des armes. Il ne le fera pas car il estime que ces gens n'ont pas été pris en flagrant délit, qu'il faut leur laisser la dignité et les considérer comme des hommes libres. Ne vivent-ils pas dans un département français ?

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Qu'un de ces hommes ait un meurtre d'innocent, et Baroud l'abat ou le fait abattre sur le champ sans autre forme de procès, et dans l'action. Qu'un bébé soit une victime angélique, et Prosper "rase" toutes ces khaïmas, et pas un burnous n'en réchappera si le coupable ne peut être pris. Mais jamais en aucun cas, ces deux Sous-officiers ne perdront leur âme, et surtout n'engageront pas, comme d'autres, leurs hommes dans de pénibles aventures qui seraient indignes de l'Armée.

Les autres, les vrais qui peuvent encore être qualifiés d'hommes, ne s'y trompent pas, les barbares non plus d'ailleurs qui savent qu'aucun pardon ne peut être accordé à ceux qui dépassent les limites de ce qui est permis dans toutes les guerres. Beaucoup n'auront rien compris et se laisseront mener par leurs impulsions, d'où tant de morts et blessés, tant de souffrances, de haines, mais n'est-ce pas le propre de la guérilla qui est l'arme absolue des indépendances ?

Ceux qui prêchent, qui l'aident, surtout ceux de Paris, feraient bien de lire ces lignes. Ils sauraient alors combien ils auront été traîtres envers leur pays, leur armée, et félons pour leurs soi-disant amis, dont beaucoup mourront par leur faute. De ces renégats de la véritable politique, on fera parfois des ministres, même des premiers, qui paradoxalement auront à charge des affaires de rébellions similaires, de maintien de l'ordre...alors ?  Leurs noms sont souvent cités dans ces lignes, et si certains sont passés par la trappe de l'oubli, l'histoire les fera ressortir un jour car, rien que pour l'Algérie, des millions de Français sont passés sous l'uniforme, ils ont vu, ils ont fait, en bien et en mal. Beaucoup auront retenu des noms et pris des notes ! Et ces noms salis devront être relavés.

Ne vaut-il pas mieux manger un tajine ensemble, au lieu de s'égorger derrière un mur, quand d'autres, à l'abri, soufflent sur les braises du Kanoun  ? ( Braséro).

Pour digérer, et puisqu'on est qu'au milieu de l'après midi, qu'il fait meilleur, on sort faire quelques pas. Prosper est reparti vers le Peloton, Baroud et son vieux margis suivent l'ancien qui les mène vers un bois proche. A l'orée, il y a un petit cimetière, comme il y en a dans ces monts. A même la nature qui est à peine défigurée, sans ordre, des pierres indiquent que là dessous reposent des musulmans, des grands et des petits aussi. Une pierre marque l'emplacement de la tête, et deux tombes ont une stèle gravée, afin de souligner un évènement.

"C'est mon fils et son cousin" dit le Cheikh. "Morts tous les deux le même jour, il y a deux ans "

Des moutons et des chèvres sont passés "nettoyer" le lieu, les traces sont visibles, mais ce qui importe, c'est que les herbes et autre végétation ne poussent trop et amènent l'oubli. Pour ces tombes anonymes, sauf deux, la tribu revient, et les vieux demandent à ce que leurs corps soient ramenés du sud vers ici, afin de reposer sur leur terre, parmi les autres partis avant eux. Peint en noir sur chacune de ces deux stèles claires, mais biscornues, est écrit en caractères arabes : "Ceci est la tombe de celui auquel Dieu fait miséricorde". WATTENNE_Ouled_Mansour_4_copie_2

Dessous, un nom en écriture romaine, des dates. Ils avaient dans les vingt ans. Le vieux, appuyé sur sa canne, les yeux ailleurs, dit :

"Des gens de Bou Zid, à quelques heures d'ici, nous les ont ramenés un soir, tous deux au travers d'une mule. Ils ont dit que l'Armée les avait pris la veille dans la montagne et les avait tués. Je les avais envoyés vendre une petite partie du troupeau, dix bêtes seulement qui ont disparu, ainsi que tous les papiers, argent et affaires. Leurs corps étaient criblés de balles. Ils n'avaient pas d'armes, alors...pourquoi ? "

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Soudain, au loin, retentissent des coups sourds, quelqu'un doit accrocher. Il semblerait que de l'artillerie soit à l'oeuvre, et c'est loin, puisque ne sont pas entendues les armes plus légères, comme les calibres 50 par exemple. Du piton de commandement, des titi-tata de la graphie s'entendent et une certaine animation revient.

Baroud dit au vieux : "Vous êtes sûr que c'est l'armée qui les a tués ? Pour leur prendre quelques francs et des moutons ? Les confondre avec des fellagha ? Si c'est vraiment l'armée, alors vos enfants étaient des fellagha et ont dû combattre avec d'autres, les armes à la main, et ils n'ont pas été les seuls à être tués. Ce ne serait pas étonnant, ils avaient l'âge d'aller au J'Bel. Vous, vous savez ! A Mechta Kasbah, qui est là derrière, trois cents ont été tués, et durant deux jours, on a dit que c'était l'armée qui avait fait ce massacre. Même en France, certains journaux ont été heureux de pouvoir "tirer par derrière". Moi je vous dis : Ces deux là, et c'est bien dommage, sont morts trop jeunes, et s'ils n'ont pas voulu suivre les feddayn dans la montagne, ceux-là les auront abattus comme des milliers d'autres, ça aussi, vous le savez bien ! Alors, pourquoi ne pas dire la vérité, car de toutes façons, ils seront morts pour rien ? S'il il y a l'indépendance, vous pourrez ajouter "Martyrs du Djihad" sur leurs tombes, et vous aurez l'esprit en paix. Si la France reste, il pourra y avoir une enquête, et si la vérité, quelle qu'elle soit, sort du puits, vous aurez également l'esprit en paix. Pourquoi alors attendre et vous user plus encore ? Vous êtes bien âgé et moi, je vous dis de croire le prophète qui énonce que dans le souci, entre deux problèmes, il faut choisir le moins mauvais, celui que son coeur approuve, et repartir l'âme apaisée, avec la certitude du juste.

Maintenant Cheikh, il faut que je vous remercie pour cet excellent repas, et en souvenir des Chasseurs d'Afrique, je vais vous faire apporter un réchaud à pétrole "Primus"et une nourrice de ce combustible, où ce qu'il en reste. Attention, ne mettez jamais d'essence pour le faire marcher. Pour les enfants, car dans le fond, il n'y a qu'eux qui comptent, mes gens vous apporteront des biscuits et friandises et aussi des cigarettes de troupe pour les hommes. Cela ne vaut pas el haschich, mais c'est aussi du kif. Je voulais vous demander aussi, avez-vous un cheval sellé sous la main ? Je voudrais aller faire un tour là-haut, où est le Colonel".

"Ah mon fils, merci pour tout, et surtout ta présence ici, ce jour. Malheureusement, je n'ai pas ici un seul cheval, mais des mulets, nous sommes pauvres. Ne dit-on pas, dans notre djebel, que : Mieux vaut notre mulet , bien à nous, que l'alezan d'autrui ".

"Allons Cheikh, tu es quand même riche avec tous ces troupeaux, ces transports que tu fais dans le sud, ces liaisons dans le nord. Je sais que tu es pour l'ALN et le front, moi, je m'en fiche, du moment que ta tribu respecte les lois de la République, et surtout qu'aucun des tiens ne tire sur l'armée ou massacre des innocents. Si j'étais à ta place, peut-être, car la réflexion sensée n'est pas le propre de l'homme actuel, je ferais comme toi et pire encore, car je n'ai pas l'âme d'un "Zamel", mais moi qui n'est rien, je puis te dire qu'un jour, comme aux débuts de l'humanité, l'homme n'aura plus l'esprit du rationalisme, et pour lui, la Patrie aura le sens vague de son biotope. Puis, pour des raisons faciles à comprendre, l'homme disparaîtra, sa planète aussi, alors, toi et moi que sommes nous sur cette terre ? Où notre corps pourri sera comme ceux de tes enfants qui sont là-bas sous les kermas. Je te le répète, et cela peu de gens peuvent le comprendre, encore moins ceux qui, en métropole sont dits de gauche, car ce sont des paroles du Christ Aïssa : N'ayez pas peur, je suis avec vous". WATTENNE_Ouled_Mansour_5_copie

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Que pourra penser le vieil homme de tout cela? Il est le type même du petit chef de tribu qui suit bien les traditions, qu'il ne peut ou veut changer. Qui est indécis devant l'évènement quel qu'il soit. Patriote, mais de quelle patrie ? Qui est pauvre, tout en ayant des richesses, qui regarde les avions passer au dessus de lui, circuler des véhicules terrestres à moteur qui sont nouveaux pour lui qui n'a vu que quelques rares arabas. Il a voyagé, certes, mais seul, et une fois retourné dans son bled, a oublié ce qu'il a vu. Baroud lui a laissé un vieux réchaud dont "Casse et Passe" n'a plus l'utilisation, puisqu'il en a de plus modernes, et des bricoles pour les enfants, comme toujours. L'ancien n'aura pas  compris que Baroud soit avec lui, tout en le soupçonnant d'avoir des accointances avec la rébellion. Baroud aura aussi des amis communistes, et pourtant, ce sont surtout ces gens qui lui auront fait le plus de mal.

Depuis qu'il est revenu dans cette Algérie, chaudron du diable, sa philosophie est simple et invariable en ce qui concerne la conduite de son action. Tous les gens de ce pays sont chez eux. L'armée doit assurer l'intégrité du territoire national, et ces départements en sont, au même titre que les îles de la Réunion, Martinique, Guadeloupe, Corse, Ré, Oléron etc...N'a-t-on pas dit avant que le Maghreb était une île ? La vie des gens doit être sauvegardée, leurs biens aussi. Un rebelle en tenue et armée pris, ne sera qu'un simple prisonnier, et aucuns sévices ne seront infligés. Les blessés ennemis seront soignés comme les nôtres. Il n'y aura pas de course aux "Bananes". Le terroriste, quel qu'il soit, pris en flagrant délit sera tué sur place et non torturé. L'armée n'a pas à perdre son temps à juger, et encore moins laisser défendre des salopards par des avocats politisés aux desseins inavouables, pas plus qu'elle ne doit laisser mener des enquêtes contre elle par des politiques. Les droits de l'homme sont d'abord les droits de l'homme honnête de pouvoir jouir en paix de sa vie et de ses biens. L'armée n'a pas à faire de politique et doit punir sévèrement les siens qui sortent de son étique. Malheureusement, elle a déteint en Indochine au contact des "Rouges", et sait que pour gagner comme eux, il faut employer leurs moyens qui sont inhumains, mais terriblement efficaces. Elle doit, pour ne pas perdre son âme, éviter toutes les magouilles et compromissions. Seule, la connaissance des hommes et du terrain, ses ruses intelligentes, l'emploi de toutes ses armes, l'action psychologique et le rapprochement avec tous devront être mis en oeuvre. 

L'Arme Blindée et Cavalerie surtout, elle qui est née ici en 1942, et dont Saint-Georges est le guide, doit conserver son panache, être aux avants gardes du combat et du coeur. Enfin, il ne doit pas y avoir de racisme, et un salopard, qu'il soit musulman, juif ou chrétien, doit être anéanti sans que l'on regarde la couleur de sa peau. Héritière, elle aussi, de la Grande révolution, elle a, la première, lutté contre l'esclavage, aimé les indigène des territoires conquis. Bâtit plus que détruit, aussi elle n'a aucune leçon de morale à recevoir de quiconque, encore moins des hommes et partis qui lui tirent dans le dos à chaque occasion ou l'affaiblissent comme avant 1870, en 1936, 1946 et maintenant.

Voila le crédo sur lequel s'appuie notre Adjudant, et qui sera sa ligne de conduite. Mais la vie n'est pas simple quand les politiques entrent en guerre ouverte et où l tous les coups sont permis. L'exemple venant d'en haut, l'Armée Française, englobant celle d'Afrique, va perdre une partie de son âme. En sera-t-elle la seule responsable ? Pourquoi en arrivera-t-elle là ? C'est simple de le comprendre. Depuis la première page de ce Journal, tout est inscrit au travers d'une simple vie de soldat dans son environnement immédiat.

Un pli griffonné sur une page hyaline arrachée d'un carnet de messages radio vient d'être apporté par un Sous-officier en jeep. " A 17h00, le Peloton Blindé Cerisier Jaune est remis à la disposition de son autorité d'origine - Retour sur sa base - Rendre compte de l'arrivée sur fréquence".

C'est tout ! Le Peloton aura participé à une grande opération où il n'aura rien vu, rien fait, rien compris, mais quel fameux tajine, et ce chevreau... (Lire "La Grotte" pour en savoir plus).

Il recommence à pleuvoir et il fait déjà nuit et froid quand le Peloton se retrouve, chez lui, à M'Sila.

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 15/   HISTOIRE DE CHAMEAUX

Les Pionniers sont presque au complet et au sud du Chott. L’automne est bien avancé. Il fait doux et dans le grand calme, car ici le silence est roi, sauf le bruit que font ces véhicules dérangeant la sauvagine qui a du marquer une pause sur une route de migration. Dommage que l’on ait songé à emprunter un fusil de chasse afin d’améliorer l’ordinaire !

La mission reçue est simple : reconnaitre, se faire voir toute une journée afin que dans cette zone désertique, le rebelle éventuel se sente en insécurité. Baroud aurait aimé aller jusqu’aux monts du ZAB, un peu plus au sud, et qui prolongent ceux des Ouled Nails, mais il serait hors de son fief, et les seigneurs du coin sont chatouilleux dès lors que l’on vient chasser  sur leurs terres. Celles de Bou-Saâda sont tenues par de l’Infanterie Métro. Au bordj de l’Agha, il y a le 584ème Train. Mais ces gens sont en Zone Sud Algérois, et le 12ème RCA est le dernier élément de la Zone Ouest Constantinois. En dessous, ce sont les Territoires du Sud.

A Barika, il y a le 7ème Tirailleurs Algériens, le meilleur Régiment  de ce type dans le monde. C’est un demi-Bataillon du 7ème qui a bénéficié, il y a peu, des quelques coups de 75 des « Flandres » et « Bretagne ». C’est aussi un de ses Bataillons qui était au G.M.N.A. qui a actionné à Vinh-Yen. Ce Régiment qui tient le centre de la zone a eu une conduite magnifique durant les campagnes  d’Italie, de France, d’Allemagne. Maintenant, il ne sait s’il se bat pour la France ou pour l’Algérie, et il a de nombreux déserteurs. Pourtant en France, cette année, alors que la première cargaison de pétrole saharien arrivait à Martigues, le gouvernement de Félix GAILLARD a fait voter la loi-cadre pour l’Algérie, dont le préambule, très clair, énonce que l’ensemble des départements algériens est partie intégrante du territoire de la République  Française. Certains, malgré ce vote, ont du lire J. JOUBERT: « L’illusion est une partie intégrante de la réalité ».

Biskra est tenu par un Régiment de Dragons Portés, en quelque sorte des cavaliers à pied comme le fut en Indo le 8ème G.S.A.P. Il y a aussi des éléments du 7ème Génie. Voila pour les voisions immédiats, mais relativement éloignés quand même. Au sud, c’est le vide où les troupes amies nomadisent  et d’autres tiennes des postes dans des Oasis.

Notre Adjudant a voulu que cette sortie soit aussi une décontraction après une quinzaine de jours d’intense activité. Il a chargé Prosper de prévoir le déjeuner. Ce dernier, pour marquer le coup, a décidé que ce déjeuner sera à base de chameau, plus exactement de chamelon bien plus tendre. La veille, Baroud et son adjoint sont allés voir le boucher  local qui officie près de l’oued.

« Tu veux di j’mel Chef ? j’en ai un pas cher. Viande ouahda, première qualiti-extra ! ».

Le vieil homme, aidé de deux gamins, amène alors sur l’aire d’abattage un malheureux camélidé qui a largement dépassé l’âge de téter sa mère !

« Mais nous n’en voulons qu’une dizaine de kilos ! » dit SARRAT.  

« Ti prend ci que tu veux, Chef. Cit le même prix et pas cher ».

Les Chasseurs se rendent compte que le vieux est décidé à liquider sa bête qui, pour l’instant, bave et râle. Un vrai chameau !

12_RCA_WATTENNE_Chamelon

« J’ai attaché à tes pattes la piété, j’ai mis sur ton dos des butins, j’ai déposé dans tes flancs des trésors, je te donne, sans en avoir des ailes, le vol de l’oiseau. Les bédouins montés sur toi te dirigent, le bonheur sera attaché à ton cou ».

C’est ainsi que certains nomades racontent comment Allah, le Miséricordieux, « bismi llah i rrahmani’rrahim » donna la vie au dromadaire. Originaire de l’Arabie méridionale, il aurait été domestiqué  entre 3000 et 2500 avant J.C. et introduit quelques siècles après sur le continent africain. Si on peut désigner Allah par 99 noms (le centième ne sera connu qu’après sa mort à chacun des croyants), le chameau en a 5.744 ! Cet animal est providentiel. Sa laine permet de se couvrir, son lait et sa chair servent de nourriture, ses excréments de combustible et de cataplasme. On pourrait même ajouter que le dromadaire est utile pour l’achat d’un képi neuf ! L’urine de chameau se transforme aussi en lotion capillaire, désinfectant ou collyre. Pour la beauté des femmes, les poètes évoquent la grâce des chamelles, et le velours, la profondeur de leurs yeux.

Il ne faut pas s’étonner si le nomade met des talismans au cou de sa monture préférée pour laquelle il a souvent plus d’égards qu’il n’en porte à ses femmes. Il est vrai que le Méhari est la monture de jour, celle du soleil. Ils ne voient leur femme surtout que la nuit, qui est de la lune. Certains de ces nomades souhaitent se faire enterrer avec leur monture qui, elle, accède directement au paradis. Depuis belle lurette, le dromadaire a eu l’amour de l’homme, et surtout de l’un des premiers d’entre eux qui l’a sauvé, ainsi que d’autres animaux : NOE…

 Le Coran, en effet, retrace l’histoire des deux fils d’Adam, et du meurtre de l’un d’entre eux, dans la Sourate V, Verset 27-32 – Qahil (Cain) et Habil (Abel) :

«  Voila pourquoi nous avons prescrit aux fils d’Israël :

« Celui qui a tué un homme injustement…

« est considéré comme s’il avait tué tous les hommes,

« et celui qui sauve un seul homme

« est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes. »

Certains arabes du sud qui auront discuté avec Baroud autour d’un bared de thé, lui auront dit que tuer son dromadaire, c’est comme si l’on tuait son frère, comme Qahil l’a fait.

NOE, lui, est un prophète dont l’histoire est  contée dans la Sourate XI-24-49. Il est dirigé par Allah, envoyé à son peuple comme « avertisseur explicite ». Il fait profession de foi monothéiste, est soumis à Dieu. Il annonce aux incrédules « les tourments d’un jour douloureux », mais ceux-ci l’attaquent dans les termes mêmes que les adversaires du prophète Mohammed utiliseront contre celui-ci : « Nous ne voyons en toi qu’un mortel semblable à nous » et ils le traitent de menteur. NOE répond, comme le fera Mohammed, «  Je ne vous dis pas : Je possède les trésors de Dieu »  

Dieu lui ordonne de construire un vaisseau qui le sauvera du déluge, lui et sa famille, à l’exception d’un de ses fils. L’eau est ensuite « absorbée », l’Arche s’arrête sur le mont Joudi, et NOE descend avec la bénédiction divine, pour lui, sa postérité, et tous ces animaux qu’il a sauvés. Ainsi, dans les premiers, descend ce couple de dromadaires qui lentement, précautionneusement, regardant de leurs grands yeux, à gauche et à droite, ils se sentaient si bien dans l’Arche ! Aussitôt, on les a bâtés et ils ont porté le matériel. Etonnés, ils ont commencé à baver, puis se sont mis à « gueuler ». Depuis, ils gueulent toujours, et mordent quand ils le peuvent, et pissent en arrière pour surprendre ...Prosper et d’autres non initiés ! Le pauvre dromadaire que voilà ne va pas attendre longtemps pour mourir et le vieux boucher parle, raconte, il ne veut pas perdre ses clients. Il faut qu’ils goutent à son chameau qu’un des enfants vient de faire baraquer en lui  frappant les rotules avec sa trique et en faisant « Tchitchichergedged » avec des claquements de langue. L’animal se baisse de l’arrière, puis remonte, baisse de l’avant, sa peau flasque fait des vagues, il semble se désosser, ou du moins essayer de remettre  tous ses os en place, avant de baisser à nouveau vers l’arrière, ne sachant que faire de ses longues jambes de l’avant qui enfin se replient, et l’animal se retrouve sur les coudes et genoux, ventre à terre, l’air con et heureux de l’être. Aussitôt, il se met  à baver, à ruminer, à roter comme un vieux sapeur du Génie. Ses mâchoires s’activent lentement comme des ciseaux, et ses babines pendantes laissent par moments apparaître des dents si jaunes qui ne peuvent être celles d’un jeune adulte. Il semble avoir l’âge de NOE, et Baroud dit qu’il faut aller voir ailleurs.     

« Mon Lieutenant, ti si, cit oune sacrifice qui ji fait bir toi et ti soldats ak’Rebbi ! Ti si mon Lieutenant, quand Mohammed li profit y était au D’jbel Arafat bor dir  le Korâne, il a dit que tous les hommes ils étaient bons, tous justes, tous frères, même li femmes. Comme il barle pas fort comme toi, c’est oune Koréchite qui a crié ces paroles. Tout le monde il entend et aussi Allah quand Mohammed il dit : Oh mon Dieu ! J’ai bien parlé ? Le lendemain, jour des sacrifices, Mohammed tua de sa main 63 chameaux et donna la liberté à 63 esclaves. Ci nombre itit xactement celoui de son âge, comme moi cit année, j’ai 63 ans, comme le Profit qui est mourru sur les genous d’Aïcha le 13 Rabi 1° de l’année X de l’Hégire. (Le Lundi 8 juin 632 de J.C.). Ti vois bor toi, comme Mohammed, ji va te touyer ce chameau ! »

Voilà ce qui fut à peu près dit en ce moment du sacrifice. Les deux gamins enfoncèrent à l’aide d'un gros galet volé à l’oued, deux piquets de chaque coté du cou de l’animal qui essayait de comprendre ce que cela signifiait en mâchonnant toujours. Des remugles sortaient de sa gorge pour empester l’alentour. Prestement, les deux gamins jetèrent une corde d’alfa au dessus du cou de l’animal, et s’agrippant chacun à un des bouts, ils tirèrent et ficelèrent le lien à leur piquet. Le chameau rotant de plus belle se retrouva, toujours baraqué, avec le cou tendu sur le sol et l’impossibilité de relever la tête. Baroud regarda…la tête du Jmel était en direction de la Mecque ! Le chibani arriva avec un couteau, retroussa sa gandourah crasseuse, serra son saroual entre les jambes, et, pieds nus, vint s’accroupir près de l’animal en psalmodiant une grâce. Cela fut lent et rapide à la fois. Le couteau passa entre deux vertèbres, puis descendit en zigzaguant, et lorsque vers le bas, il atteignit les jugulaires, les tranchant net, le sang se mit à gicler tel un torrent, mais fut vite épongé par le sable de la grève.

Le vieux saute en arrière comme un jeune homme, libérant le paysage, et nos deux Chasseurs  ahuris voient alors le dromadaire en deux parties, toujours dans la même position. La tête avec la langue qui, étonnamment longue, pend sur le côté, les yeux veloutés se sont  pudiquement et dignement refermés. Seuls, apparaissent de longs cils mouillés. Derrière, le corps n’a pas bougé d’un pouce, mais la bosse flasque s’est agitée un long moment ainsi que la peau dessinant les côtes, puis soudain, il a pissé…par l’arrière ! Dernier adieu fait à ce monde qu’il venait de quitter.

Baroud a bien fait de ne pas avoir amené certains de ses hommes. Seul, le remplaçant de PIRAS est à proximité avec la jeep, et PM au poing, il veille aux abords et n’a pas vu le sacrifice, car s’en est un. Sans savoir pourquoi, Baroud alors pense à LOUIS XVI.

Que les bonnes gens se rassurent, une certaine Brigitte BARDOT n’a que 24 ans, l’âge où on a autre chose en songes qu’un dromadaire du Hodna. S’il avait su, il aurait fait manger du « singe » à ses hommes, mais maintenant que c’est fait ! 

Avec dextérité, les deux gamins dépouillent l’animal « sur pied » pourrait-on dire, et sur la peau même, des quartiers de viande fumants sont déposés, de la graisse de la bosse aussi. Une marmite énorme empruntée aux cuisines va être emplie de cette viande rose et brune. L’adjoint paie avec l’argent de la caisse noire. Une pièce est donnée aux gamins. Le chibâni se confond en remerciements, il lui reste là les trois quarts de l’animal sur lesquels s’abattent une nuée de mouches. Baroud lui dit alors :

« Tu m’as dit que Mohammed Prophète avait libéré un esclave pour chacun des chameaux qu’il a sacrifié ? »

« Ouah’rà ! »

« Alors, ces deux demi-hommes que tu exploites en font bien un, et tu as tué un Djemel ? A partir de demain, tu envoies ces gosses à l’école. J’y passerai de temps à autre, gare si tu les emploies pendant les heures de classe ! En République Française, les enfants vont à l’école jusqu’à 14 ans, fem’t ? »

« Ouah’rà mon Lieutenant » 

Voila comment un dromadaire, qui a donné sa vie pour nourrir des Pionniers, a permis à deux petits Algériens de douze ans d’aller un peu à l’école, où même un âne, s’il n’y apprend le HI, saura retenir le HAN…Allah est grand, et Mohammed est son Prophète ! On vous l’a dit, dans ces bleds les dromadaires servent à tout. Maintenant, la viande, qui a été rôtie, marine avec des pommes de terre et du vin rouge, bien assaisonnée, dans de grands bacs sous des feux au butane, dernières des acquisitions du Peloton. Quelle bonne odeur !

Une odeur qui ne saurait manquer d’attirer tous les rares affamés  qui peuvent trainer dans le Quartier. Baroud a formé, par prélèvement sur ses équipages, un groupe d’une douzaine d’hommes qui, commandés par un Maréchal des Logis ancien, va patrouiller à pied jusqu’au puits de Kroubâna, distant de quatre kilomètres. Ces gens diront que de là-bas, ils ont senti, car un léger vent du sud la portait, l’odeur de cette tambouille de Prosper. Le reste du Peloton, dont les véhicules forment un carré sur l’hectare, vaque à l’entretien ou joue à la belote. Il a fallu trois heures pour cuire ce chameau, et d’autres aussi ont dû en apprécier le fumet, car des bruits de moteurs s’entendent au loin. Pas de doute, Baroud et son adjoint reconnaissent la musique infernale d’un Peloton de chars Sherman ! Mais que diable viendraient  faire des Sherman dans ce coin où l’eau s’est déjà bien évaporée, certes, mais où l’approche du Chott peut-être source d’enlisement ?

« Mon Lieutenant, cinq hélicos à 8 heures », crie alors le Chouf le plus proche qui, en tourelle, observe à la jumelle.

Peu après, les ventilos, quatre gros et une Alouette II arrivent vers le Peloton. Les plus importants sont des H 21, dits « Bananes volantes» du fait de leurs formes. Ils ont deux rotors, une double dérive, et de gros hublots ronds. Ils se propulsent à l’aide de moteurs…d’avion Continental, du même type que celui équipant les M4A1 Sherman, d’où la confusion des deux Chasseurs qui remarquent que l’un des deux « Vertol » bat de l’aile, façon de parler, son moteur placé à l’arrière crache de l’huile et de la fumée noire. Il est comme une bête malade que les autres encadrent.

« Vite SERRAT, balancez un fumigène, là derrière, au sec » dit l’Adjudant qui va alors se rendre au 300, en liaison permanente avec le second poste emporté par la patrouille. Il passe sur canal « 16 », la fréquence air en M.A. et aussitôt il accroche un des passants, le leader du détachement aérien qui semble venir de Bou-Saâda ou de ses environs, et se dirige certainement vers sa base près de Sétif, car il est au cap 50.

« Je vous laisse mon enfant qui vous fournira toute explication » crachote la radio après un temps d’identification codée des unités.

L’autre, là-haut, qui passe presqu’à la verticale, ne dévie pas et ne ralentit pas son allure. Il sait qu’en bas, il y a un Peloton d’Intervention du Sous-secteur et que son gros bébé sera gardé. Pourquoi « Bébé » ? Mais c’est un engin de chez « POUVREAU» à Aïn-Arnat !

Le malade qui trainait en queue de colonne quitta alors la formation et vint se poser le nez au fumigène, tel le Simoun qui entraine la poussière et des herbes sèches qui font râler les Pionniers qui se précipitent pour fermer les écoutilles et protéger le chameau qui mijote.

Enfin, les deux rotors s’arrêtent, et le AAC, grande lettres blanches peintes sur les dérivent, est comme un criquet qui n’a que trois pattes et se tient la queue en l’air. Des hommes en descendent et Baroud s’attendait à en voir plus des trois qui s’avancent, car cette banane peut transporter 10 hommes, avec leurs équipements. Le chef de bord est un Adjudant d’Artillerie, grand, maigre, jeune, et il porte l’insigne AET. « Quelle boite ? »lui demande Baroud, et aussitôt, on est en pays de connaissance. Un Chef de l’Arme Blindée est le co-pilote, et un Sergent d’Infanterie, le mécanicien. Dans cette Cavalerie du ciel du GH 2, il y a de tout, mais peu à peu ces gens vont former un seil Corps et une Arme indépendante.

« Tu vas manger avec nous. Il y a du dromadaire au menu et tu me diras ce que je peux faire pour toi. »

L’autre, dont le nom est oublié, a fait Billon-Autun. Avec le mécano, il va voir son moteur et ce n’est pas une mince affaire pour l’atteindre, alors que c’est si facile sur le « Dozer » qui lui, dort le plus souvent à M’Sila. Le mécano dit que s’il pouvait changer plus souvent les bougies, il y aurait moins de problèmes, d’autant plus qu’il arrive à réparer une fuite d’huile. Il a un lot d’outillage impressionnant et des pièces de rechange, de tout…sauf des bougies. L’équipage est en VHF avec son Chef de Peloton qui vient d’atteindre la base et se renseigne : « Que faut-il envoyer ? ».

Baroud dit que si ce n’est qu’un problème de bougies, il peut le résoudre, il en a. L’AET rit et dit que ce sont des bougies spéciales qu’il faudrait et il n’y en a qu’à Aïn-Arnat. Il est étonné quand les deux Chasseurs d’Afrique lui disent que pas loin, à M’Sila, ils ont le même moteur sur un de leurs chars, un M4. On va envoyer la patrouille d’Automitrailleuses qui aura vite fait pour rapporter 18 bougies de la « réserve » du Peloton.

La patrouille déjeune rapidement et part aussitôt, alors que les gens de celle qui était à pied reviennent, car c’est l’heure du repas qu’ils ne sauraient manquer ! « Bouffer » le chameau du chef, celui qui a pissé sur son képi, où un autre, qu’importe, pour des jeunes, c’est un évènement, et donne lieu à une bonne rigolade.

Baroud est fier de ses hommes. Cela a été dur au début, mais peu à peu l’amalgame s’est fait. Puis il y a eu la libération de fraction de contingent, des jeunes sont venus et tout va bien. L’Adjudant peut compter sur ses hommes, tous appelés sauf cinq, et le Musulman.

Celui qui n’a jamais mangé de dromadaire ne sait pas ce qu’il a perdu, car c’est bon, et sans être du veau, en sauce bien épicée, il a de l’allure et se tient bien à table. Des bouteilles sont sorties et ces jeunes sont heureux de cette escapade qui leur permet de sortir de la routine des patrouilles et autres missions souvent statiques. Après le repas, il y aura du café, l’âar, avec ajout de cardamome qu’aura confectionné BACHIR. Cela pique, mais n’est pas déplaisant.

Les AM sont revenues avec un message du P.C. qui demande à ce qu’on le tienne au courant du dépannage, qu’à la rigueur une Section de Zouaves pourrait être envoyée pour assurer la protection du H 21. Dès l’aube du lendemain, les Pionniers doivent assurer des missions le long du pipe en construction.

Les bougies seront changées. En remerciement, et quoiqu’il n'en ait pas le droit, le nouveau « copain de l’ALAT » propose une virée pour dix hommes, pas un de plus. L’occasion de faire des essais ! Grand dilemme pour Baroud que l’autre Adjudant veut emmener à tous prix. C’est lui le chef ici (après Dieu), et il n’a pas le droit d’abandonner son Peloton, et pourtant c’est l’occasion unique de faire un vol en hélicoptère, qu’il n’a encore jamais fait. Il demande des volontaires pour faire un tour au dessus du Chott, tous accourent, sauf deux ou trois. Alors Baroud décide que la décision appartient à Dieu. C’est lui le grand responsable après tout !

Il va planter sa canne à trente pas et rassemble les volontaires derrière un tracé dans le sable. « Vos bérets sont bien tous marqués à votre nom ? Vérifiez. Chacun va lancer le sien. Les dix plus proches de ma canne monteront dans l’hélico. Celui qui coiffera la canne aura droit à quatre jours de perme exceptionnelle pour Alger ».

L’Adjudant ne risque rien, il sait que c’est pratiquement impossible. Le premier, il lance le sien en le faisant planer. Les autres ont compris qui aussitôt se mettent à aplatir leurs gourkas ! Et après, on va dire que ce sont les américains qui ont inventé le frisbee ! Jamais les Pionniers  se sont autant appliqués, et ceux, perchés sur les tourelles, qui montent une garde décontractée, y vont de leurs conseils. Baroud, et il ne l’a pas fait exprès, ne sera pas un des dix, ni Prosper. Il faut être sport, et les plus adroits ou chanceux vont faire un tour de banane pour un quart d’heure.

Le moteur tourne bien, les essais de magnétos satisfaisants, et comme tous les manos sont à la verticale, pas de problème donc. L’Adjudant ALAT qui met en marche, pousse les gaz et le gros insecte décolle à la manière d’un éléphant, comme si un éléphant pouvait décoller ! Pourtant, c’est le surnom donné aux hélicoptères S55 et S58 « Sikorski » qui équipent l’ALAT, avec des « Bell 47 », des « Djinn » et autres « Alouettes II». Voilà pour la voilure tournante. En conventionnel, l’ALAT dispose aussi de « Cessna L 19 E», « Piper L 18 C » de 90 cv. Ce sont des petits avions qui composent  le Peloton basé à M’Sila, sur la piste qui a été très agrandie pour recevoir des appareils plus importants, comme les « DC 2-DC 3 », voire les « Breguet » deux ponts.

La banane est revenue se poser sur la DZ de fortune et débarque sa cargaison de rigolards. Après une liaison VHF, et l’accord de son patron, le Vertol repartira, seul, vers sa base.     

 

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